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Deuxième époque

 

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  26

Le printemps a éclaté.

Des bourgeons sont partout, aux arbres

Et des fleurs – des coucous – sont jaunes

Dans les fossés.

Les Chiens les flairent.

Les Noirs les mangent.

J’ai goûté.

C’est aigre, hideux.

Mais qu’importe.

C’est le printemps.

J’ai regardé les Noirs, avec ce jaune à la bouche

Et leurs dents

Qu’ils taillent aigues

Blanches, qui mâchaient le jaune et le vert de la plante.

C’est beau.

Les Chiens se montent dessus.

Le Capitaine les regarde et rit

Il est content.

Cela grandit sa meute.

Nous attendons depuis vingt trois jours maintenant.

Je les compte.

La troupe de Meaux n’est pas venue.

On ne sait rien.

Mais qu’importe

Il fait chaud

Et j’ai dans le ventre et sur les cuisses

La résistance dure et terrible

De ton ventre et de tes cuisses

Qui me fait mal.

Le vieux me tient les yeux.

Il rit de moi.

Et de toi.

On dirait qu’il t’aime.

Le salaud.

 


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27

Le pantalon

 

 

 

Je voudrais un pantalon.

Fais-le dans un drap dur

Qu’il soit large,

Tiens bien compte de ce que je t’indique.

Fais les poches profondes. Renforce-les

Que les ouvertures soient étroites.

Mets une ceinture à la taille, en cuir.

Non avec une boucle mais qui se noue.

Renforce les fesses et les genoux.

Que le bas des jambes soit haut.

Il faut le drap sombre.

Serre-le dans un paquet le plus petit possible

Fais-le moi parvenir.

Maintenant, je vais cul nu.

 


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28

Ce n’est pas moi

Je vais te dire : ce n’est pas moi.

Je dormais.

Ne proteste pas.

Elle a glissé son corps blond contre moi.

Elle n’est pas de Gabeloup-en-Touret.

J’avais froid.

Elle m’a pris la bouche et sa langue m’a fait goûter.

Elle avait bu, je crois.

Le vieux Styr est resté, regardant.

Je ne sais pas comment te dire.

Elle a poussé mes bras et aimé.

Le vieux Styr n’a pas quitté mes yeux.

Et son homme est arrivé.

Le vieux Styr lui a jeté son couteau.

Il est tombé.

Il râlait.

Elle ne s’est pas écartée.

Le vieux Styr l’a prise comme un chien.

Il l’a frappée.

On voyait ses seins.

Personne n’a su d’où elle venait.

Son homme avait des nattes.

Le vieux Styr les a coupées.

Il les porte à la taille, maintenant.

C’est un trophée ; il y a de l’or au bout.

Le Capitaine les voulait.  

Le vieux Styr a craché au sol.

Le Capitaine a reculé.

On ne touche pas au vieux Styr, quand il crache.

 


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  29

Claquemurés, bedonnants, fichtrement plus

extraordinaires

Que ne le seront jamais les étrangetés

Les rêves chavirent dans mon âme des sens récoltés

Et que les sensations sont pauvres à les goûter ainsi.

Ah ! La foule s’est mise à rouler dans mon ventre

Et lorsque le vent a frisé les eaux,

Un serpent blanc est monté

Avec une tête de cauchemar

Des ouvertures au corps, fantastiques et rouges

Un serpent d’eau, couvert de graphiques

Le Serpent du Destin, celui qui est à lire

Un monstre marin, la Vie de Toujours

Que les vieilles exorcisent et que les sorciers guettent.

Il allait dans ma tête et je hurlais de rage

Et les vieilles me disaient déjà : « Là ! »

Et je ne pouvais pas, avec ce Serpent du Destin

Ce monstre qui fuyait, ma vie qui lâchait

Et les autres qui riaient de mes soubresauts

Avec les braises du feu près du dos, pour chauffer

Et que crache le sang de mes dents serrées

Pendant qu’ils m’arrachaient le fer du corps

Afin que je ne meurs pas de la blessure.

Il paraît que je vais guérir.

 


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  30

Ah ! La mort, la terrible, la mort encore, encore.

Lassitude, fatigue, arrêt de tout cela.

Il faut donc tuer toujours ?

Les gens autour de nous sont malheureux

Les champs ravagés, la vie morne,

les blés couchés à terre

Et les animaux fuient, les plus forts eux-mêmes.

Nous puons la mort et je n’ai pas lavé mon couteau.

Il a des plaques de sang sur le manche

Et la trace de mes doigts sur la corne

M’indique où mettre la main

Pour tuer, tuer encore.

Cette guerre est trop longue.

La solde est maigre

Et nous ne croyons plus aux Barbares.

Personne encore ne les a vus.

Peut-être n’existent-ils pas.

Viens-t’en avec moi me retrouver,  mon amour.

Si tu passais maintenant,  je ramperais hors du camp

Et je te retrouverais pour partir.

Ils ne nous arrêteraient pas.

Je me battrais pour toi, s’il le fallait.

Benoît est mort hier.

Les dents lui tombaient de la bouche.

Il ne voulait pas de fruits. C’est la maladie jaune.

Chrémon le Forgeron riait de son trépas,

Car il le disait déjà

Et le répétait à Benoït qui ne voulait rien.

Je crois qu’il est mort par abandon.

Nous attendons les Mendiants,

Puis nous irons aux Barbares

Par la ville, dès que les vivres seront chargés.

S’il reste des vivres.

Si nous le pouvons.

Mais il faudra traverser la Forêt.

Et personne ne veut.

 


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  31

Aujourd’hui nous n’avons pas combattu,

Car des mendiants en troupe

Tenaient la ville que nous devions prendre et piller.

Nous sommes venus trop tard.

On dit qu’ils sont horribles.

Et que par centaines, avec une pierre,

Ils tapent sur les gens

Et qu’avec du bois ils cassent les portes

Et qu’ils égorgent pour tuer.

Nous ne voulons pas les atteindre pour éviter le combat

Nous restons là, à attendre que cessent les hurlements

Et nous ferons des gardes, pour se méfier d’eux

Cette nuit.

Les chevaux sont affolés et un homme a fui ce matin

Que le Capitaine a tué, avec un couteau,

Dans le silence.

Je n’ai pas eu peur, mais j’ai le ventre ravagé par un mal

Qui me crispe les boyaux. Le vin me soigne.

Demain nous repartirons à cinq cents

Pour tuer encore

Si les mendiants partent.

Les Marchands qui attendent avec nous

Ne disent pas cela.

Ils pensent – eux – que la ville sera vide

Et qu’il n’y aura plus rien à prendre.

Les femmes auront été piétinées.

Il paraît que les Mendiants ne violent pas.

Ils couchent entre eux.

Alors, le Capitaine nous a amenés devant les murailles.

Il nous a dit : « Celles-là ne sont pas de pierre.

Elles sont de bois.

Il faut mettre le feu ».

Les Carmanios se sont avancés.

Les Chiens ont gémi.

Ils ont mis le feu.

Les remparts ont brûlé.

Les Chiens ne voulaient pas avancer.

Alors nous sommes passés devant

Pour la première fois.

La ville était vide.

Le Capitaine n’était pas content.

 


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  32

Je n’ai rien appris. Il n’est venu aucune leçon

de tout ce vécu

Et pourtant j’ai eu l’impression douloureuse

d’atteindre enfin un poste

Un arrêt, pour tenir enfin à moi-même,

Comme aux idées des autres.

Il a donc fallu rechercher de plus grandes forces

Dans des jours qui se lèvent au matin

Et qui ont ce goût doux amer des résolutions entières

De ces résolutions brutales qui sanctionnent les forts

Et moi qui ne reconnais rien au bilan de l’âme

Je m’acharne toujours sur ce que je ne sais pas.

Comme tu as de belles lèvres sous ma bouche

Et que les seins de ton torse sont donc fermes

Dans mes mains

Encore maintenant qu’il fait grand jour

Et que j’entends les chevaux qui secouent leur tête

Comme tu as le ventre plat et comme je le vois.

Ah ! Il n’est rien de plus froid

Que ces souvenirs qui me reviennent

Quand je suis couché dans la terre

Et que je sens mes armes

Qui me cassent les côtes.

Nous irons à nouveau aujourd’hui dans la plaine

Et les Corbeaux devront se reculer

Car l’armée du Chien est en route,

Avec son étendard bleu devant

Et ses cavaliers dont je suis, barbus et fous.

Des tueurs.

Ah ! Mon amour

Que ta voix me manque dans les batailles

Ils gémirent si fort sous les coups,

Que je n’entendais plus rien

Pas même moi qui respirais entre les coups.

A la prochaine halte, je te prendrai les hanches.

 


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  33

Dans le fouillis des décombres

Des enfants dépenaillés et blafards,

Le cul à l’air et les membres déchirés

Fouillent en silence

Les ordures renversées des ruelles luisantes.

Des Noirs, gigantesques, et suaves, libidineux

Se touchent le sexe en bavant

Et derrière eux se faufilent en silence

Des Arabes ensabrés

Qui jouissent déjà du massacre,

Pourritures de choix restantes.

Un enfant embroché, du cul à la bouche

Encore bougeant

Le ventre éclaté, pour vider les excréments,

Mais si doux au palais, à cuisson achevée.

Ce cauchemar d’horreur m’est venu et je l’ai oublié,

Jusqu’au jour où dans la rue de Santa-Fé

La guardia sollicitante

Me fraya le chemin d’un poblaceon

Et que les Chiens sentimentaux léchaient mes pieds

Avec des langues enfiévrées, larges et énormes

Comme un autre cauchemar,

Et que dans ce fatras de misère

Par une porte entrouverte

J’ai entr’aperçu de plus horribles misères

Comme ce chat qui mastiquait un moignon gris.

 


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 34

La Complainte de l’Avant

 

 

 

Trop penser me fait amour

Dormir ne puis

Si je ne te vois

Chaque nuit.

A rebours

Je ne suis

Si je ne te vois.

 


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 35

La prison

 

 

 

Alors, ils me prirent.

Et puis, sans rien me dire

Ils me mirent entre quatre murs.

Il y avait une porte

Elle s’est fermée

Il y eut un bruit de fer.

Plus tard, j’ai appris qu’il nommait cela « Prison ».

Je me souviens encore de ce bruit de fer.

Ils disent « Prison » pour des murs.

Ils appellent « Prison » une maison…

Il n’y a pas de fenêtre

Il n’y a que cette porte

C’est petit

C’est sale

On y est seul.

Personne ne te parle.

On te laisse

Parfois, il y a un bout de bois qui s’ouvre dans la porte

Et il donne à manger de l’eau et puis du pain.

J’ai regardé la porte, m’étant assis.

Je ne pensais à rien.

Moi je voulais sortir.

Ils sont venus à trois

La porte s’est ouverte

Ils étaient trois.

Il y avait déjà un moment que j’attendais.

Alors j’ai bondi.

Et avec mes ongles, et avec mes dents

J’ai ouvert le chemin et je suis sorti,

Voilà ce que je vous dis mes compagnons.

Je les ai laissés morts.

Là-bas il y a une prison

Maintenant elle est vide de moi.

Ils peuvent refermer la porte

Je n’irai plus jamais

Ils nomment cela « Prison »

Il ne faut pas y aller.

C’est laid.

 

 


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  36

Je suis fatigué, oh ! mon dieu, à ce point fatigué

Terriblement atteint

Arraché à moi-même, des nerfs en lambeaux,

Des peaux de chagrin

Des déboires d’ivrognes, le pas chancelant

L’aventure des chemins sous la semelle,

Craquelant, les lèvres gonflées, il ne faut pas tomber

Mais mettre des remparts de pierres et de boues,

Solides et rouges

Comme à Marrakech, près des palmiers

Se saisir du ciel, s’accrocher à lui, revivre du ciel

Comme à Marrakech

Dans des efforts magnifiques. Mais que je suis las

Écorché à même les rochers qui affleurent

Avec des coraux

Des écorchements sur la peau des mains

Que je suis fatigué, comme le vertige revient

La mer d’aventures ne veut plus me porter

Les eaux bougent et l’embrun s’enlève

Mais moi je ne peux ni forcer

Le bateau, c’est fini, la mer a calmé mes envies

Je ne veux pas y aller encore, je suis là, épuisé

De moi-même je ne voudrais rien

Mais le démon me revient.

Aujourd’hui, le Capitaine l’a voulu

Aujourd’hui, nous ne voulons rien.

C’est le Capitaine qui l’ordonne

Pour reposer les Chiens

Et attendre la troupe de Meaux.

Ils sont trois cents, dit-on.

Et forts. Et cruels.

 

 


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  37

L’histoire des Chiens

 

 

 

Un Inconnu a raconté l’histoire des Chiens.

Je me suis rapproché.

Il m’a regardé.

Styr souriait. L’Arabe a baissé la tête.

Le Noir s’est levé.

Les Carmanios se sont tus.

Le Bègue a voulu parler.

Le Capitaine, lui, attendait.

D’abord – a dit l’inconnu – il y eut les Archets.

Pour tenir leurs cordes, ils graissaient.

Alors, l’Ennemi a eu les Rats.

Pour bouffer les cordes des arcs.

Alors les Archets ont eu les Chats.

Pour bouffer les Rats.

A ce moment, le Capitaine a fait oui avec la tête.  

L’Inconnu a dit : il y eu un chef

Pour les Chats. Le Capitaine.

Maintenant, a dit l’Inconnu, pour bouffer

Les Chats, il y a les Chiens.

Le Capitaine ne bougeait plus.

Styr ne riait plus. L’Arabe a levé la tête.

Le Noir s’est assis.

Les Carmanios parlaient entre eux.

Le Bègue s’est éloigné.

Je ne sais pas.

 


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38

Les Barbares

 

 

 

On nous avait prévenu

Ceux-là n’étaient pas comme les autres

Ils ne venaient pas d’ici

Ils arrivaient par des bateaux.

Un Inconnu m’a dit

« Ils nomment cela Drakkar »

Il paraît qu’ils sont grands, blonds,

Qu’ils ont des cornes sur la tête et du feu

Au bout du bras.

Il paraît qu’ils viennent pour s’installer

Je veux dire ils veulent des femmes.

Alors nous avons été vers la mer.

Lorsque nous les avons vus

Ils étaient  bien comme dit.

Nous avons reculé.

Leur nombre, leur taille, leurs manières, leurs armes

Et moi, je voyais bien leur regard

Ce n’était pas nous qu’ils venaient trouver.

Je le jure. C’était comme le chant d’une sirène.

Voilà ce qu’ils entendaient.

Après la bataille

Nous avons reculé

Nous étions vaincus.

Nous avons reculé dans les terres.

Qu’ils prennent les femmes.

Moi je sais bien ce qu’ils veulent

Puisque j’aimerais tellement être avec toi.

Qu’ils prennent les femmes

Puisque j’aimerais tellement être avec toi.

Ceux-là nous ont vaincus

Je ne le regrette pas.

 

 


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  39

Le taureau

 

 

 

L’homme ne regardait que la foule

Et, au bout de son bras, une épée

Posée sur le dos du taureau,

Tremblait.

La mort en spectacle, de la bête

Et de l’homme, ne sait pas choisir.

On entend maintenant

Cette foule qui regarde de ses yeux.

Les femmes surtout crispent leurs cuisses.

Un enfant, effaré, ne comprend pas.

J’étais sur la septième arène

Les poings au fond de l’aine

Attendant l’horrible tuerie.

Il enfonça son arme, négligemment

Et le taureau creva.

Alors la foule a lâché ses yeux

Et du sang coulait dans ses cris.

De là où j’étais, je ne voyais plus rien

Les gens s’étaient dressés.

L’enfant plongea sa tête dans ses mains.

Il vivait le crime

Et la joie, autour de lui,

Lui assassinait le cœur

Et l’intelligence.

Il devint, il fût un taureau.

 


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  40

La nouvelle

 

 

 

Aujourd’hui, j’ai été surpris.

Un homme est passé que nous ne connaissions pas.

Il venait de chez nous

Je ne le connaissais pas.

Pourtant, il s’est dirigé vers moi et il a dit :

« Elle va bien ».

Tous les autres, de leur côté discutaient entre eux.

Un homme était passé.

Quelqu’un était venu.

Il avait parlé à l’un d’entre nous.

C’était un événement.

Et c’était à moi qu’il avait dit : « Elle va bien »

Voilà.

C’est le seul message que j’ai reçu de toi.

J’en attendais tant.

Voilà. C’est ta  lettre. C’est ta lettre.

 


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  41

Nous avons ri

 

 

 

Comme nous avons ri aujourd’hui

Il n’y avait rien à faire dans le camp.

Le soleil dès le matin nous a pris. Je me suis levé.

J’avais posé mes armes à côté de moi.

Je n’ai pas pensé. Et puis Styr est venu.

Je l’ai poussé d’un coup d’épaule.

Il a fait semblant de tomber.

Les Chiens se sont levés. Ils nous ont regardé.

Le Capitaine a tourné le dos.

Lui, il n’aime pas quand on rit.  

J’ai couru.

Le Nègre me suivait. Styr aussi.

Ils m’ont jeté dans l’eau.

J’ai ôté mes bottes. J’ai tout ôté.

J’ai pris du sable. Je me suis lavé.

Ils étaient assis sur la berge. Ils me regardaient

Et ils riaient aussi.

Le Nègre est venu dans l’eau.

Il avait son couteau à la main,

Il m’a coupé un peu les cheveux.

Avec les doigts il a enlevé des poux.

Il a frotté avec du sable.

Les Chiens sont venus.

Deux m’ont léché.

Je suis sorti.

J’étais propre. J’avais un peu froid.

J’ai regardé le soleil.

Alors, j’ai pensé à toi.

Le Nègre a regardé mon bas-ventre ; il riait.

J’ai ri.

Comme nous avons ri aujourd’hui.

 

 

 


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  42

Jouir

 

 

 

Aujourd’hui nous avons eu une belle bataille.

Les ennemis ont résisté, ils étaient fiers.

Nous aussi.

Alors, ce soir, je me suis couché sur la terre

Où il faisait bon et j’ai rêvé à toi ma mie.

Tu avais le flanc rougi

Et moi la  main dessus, j’avais les yeux levés.

Et tes deux colombes se raffermissaient

avec le bec tendu

Comme si elles eussent voulu manger dans ma main.

Au-dessus ta bouche souriait

Et derrière, il y avait tes fesses, dures et ton dos

Comme une courbe cassée, qui attendait mes lèvres.

Alors, j’ai enlevé mes armes, mes chausses, mon cuir

J’ai lâché mes cheveux.

Les autres me regardaient ;

Mais ils ne disaient rien.

Car ils savaient.

Je m’assis, presque nu,

Je t’ai prise dans mes bras.

J’avais sous mon poing ta nuque

Et contre le ventre une courbe que je ne savais pas.

Et avec mon membre j’ai écarté le velours de ta vallée

Et j’ai voulu, j’ai voulu.

Et brutalement, je ne sais pas trop pourquoi

J’ai imité ta voix. Qui jouissait.

Je n’ai jamais été aussi seul.

 


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  43

La couille du Noir

 

 

 

Le Noir ce soir a gémi.

Il avait une couille éclatée.

Le Capitaine a voulu s’approcher

Le Noir a grogné.

L’Arabe a tourné ses yeux vers nous

Le Capitaine baissait la tête.

Je me suis levé du tronc où j’étais assis

Et j’ai approché du Noir.

Je me suis accroupi.

J’ai mis ma main dans sa gueule.

Il bavait un peu.

J’ai écarté ses pattes de derrière.

Et j’ai regardé le sang.

Le Noir gémissait.

L’Arabe s’est reculé.

Le Capitaine a tourné le dos.

Styr  lui, souriait.

Il allait voir une mort.

J’ai sorti mon couteau

J’ai égorgé le Noir.

Les autres s’étaient groupés.

Ils avaient les flancs qui battaient.  

Tous les yeux fermés.

J’ai essuyé mon couteau sur son poil.

J’ai bien regardé qu’il n’y avait plus de sang

Je tenais toujours ses pattes arrières ouvertes

Et je regardais sa couille éclatée.

Pas un chien  ne bougeait.

Pas un homme.

Je pense à toi.

Je pense à ton corps

J’ai envie de ce couteau

Je l’ai remis à sa place.

Je me suis remis debout

Le Nègre  ne riait plus

Styr ne riait plus

Le Capitaine serrait les poings.

On avait perdu un chien.

 

 


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  44

La rencontre de l’ennemi

 

 

 

Pour la première fois, je ne compris pas comment,

Je me trouvais face à l’ennemi.

Il y eut un visage devant moi.

Quelque chose qui avait des cheveux et une arme

Brandie au-dessus d’eux.

Il y avait un bras et tout un ensemble de corps.

Cela allait si vite que je ne compris pas.

Je m’arrêtais de frapper, je regardais très vite au-dessus.

Je vis le danger

J’avais mon arme, il s’y empala.

Pour la première fois, j’avais rencontré l’ennemi.

Ce n’était pas quelqu’un, je ne le connaissais pas.

J’ai retiré mon arme.

J’ai regardé au-dessus à nouveau.

Il faut toujours regarder au-dessus.

Il y a des coups qui viennent de partout,

Quand on se bat.

Et puis ils ont avancé.

Ce soir, alors que tout est calme

Et que les Chiens se taisent, je cherche son visage

Je ne vois rien de lui.

Pourtant, je ne suis qu’un Soldat du Chien.

 


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  45

Ô ma mie, voilà qu’aujourd’hui

Je suis déchiré par toi,

Comme un chien l’est

Par les loups du petit matin

Ayant faim, en horde.

C’est tout ton corps venu

Qui hasardise du désir

Et des formes blanches

Dans mes mains.

Ô ma mie, ce jourd’hui

Je suis déchiré par toi

Je suis toi

Et je t’aime.

Merci.

 


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46 

Le Nouveau

 

 

 

Le Nouveau se dressa devant le Noir.

Le Noir est le Chef.

Il est bon.

Il aime la lutte.

Il n’aime pas mordre.

Il aime tuer.

Il n’aime pas la mort.

Le Nouveau s’est avancé.

Il grognait.

Le Noir ne bougeait pas.

Le Nouveau a grogné.

Le Noir l’a mordu.

Une fois. Vite.

Le Nouveau a reculé.

Le Noir est le chef.

Le Nouveau le sait,

Maintenant.

 


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47

Le conteur de fabliaux

 

 

 

Celui-là vint, un soir.

Nous regardions  le feu du camp.

Les Chiens se léchaient.

Le Noir, seul, surveillait.

Il n’a rien dit, quand il vint.

Il est sorti du bois à côté.

Il marchait tranquillement.

Nous n’avons pas bougé.

Il s’est assis.

Il portait chapeau noir, grand.

Il n’a rien dit.

Puis il a parlé.

Il racontait, dit-il après, un fabliau.

Il paraît, dit-il, que cela se fait beaucoup.

Aujourd’hui.

Il parlait d’un christ

Qu’un sculpteur débandait sur la croix,

D’un coup, comme un miracle.

J’ai aimé.

Les Carmanios riaient.

Je ne riais pas.

Il est parti, après dormir.

Nous ne l’avons jamais revu.

Je le regrette.

 


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  48

Seul

 

 

 

Ils sont venus par derrière.

Nous ne les attendions pas.

Ils nous ont dispersés.

J’ai bien vu que les autres partaient par là-bas.

Je n’ai pas pu le faire,

Je me suis trouvé derrière les rochers.

Il y avait de la boue,

Je me suis mis dedans, je ne bougeais plus.

Je n’avais pas peur

J’attendais.

Le Capitaine a pris les Chiens et il est parti très loin.

Il les a sauvés.

Puis les bruits se sont arrêtés.

Je suis sorti de la boue.

J’ai regardé par dessus le rocher,

Il n’y avait plus rien.

J’ai compris.

Pour une fois j’étais seul.

Il fallait les retrouver.

J’ai marché.

Je sentais l’odeur des Chiens.

Je savais qu’ils n’étaient pas loin.

Puis je me suis accroupi

Et doucement j’ai sifflé.

Un chien est venu.

Il avait les yeux rouges.

Il m’a frôlé.

Je l’ai suivi.

J’allais retrouver les autres.

Nous n’étions pas perdus.

 


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 49

Le Capitaine parle.

Je ne sais pourquoi

Le Capitaine ce soir semblait vouloir parler.

Il s’est rapproché de moi.

Moi, je ne veux pas.

J’ai baissé la tête, j’ai sorti mon couteau et je l’ai

nettoyé.

Le Capitaine s’est assis.

Je n’aimais pas ça.

Styr s’est levé, il s’est éloigné.

Tout le monde n’aimait pas ça.

Le Capitaine a noué ses mains.

J’avais fini de nettoyer mon couteau

Je l’ai rangé et j’ai levé la tête

Je regardais les Chiens.

Le Capitaine a dit « pourquoi les Chiens avec toi ? »  

J’ai baissé la tête.

Je n’aime pas quand le Capitaine me parle.

Styr est revenu. Il a repris sa place.

Le Nègre a bougé ses jambes.

Il n’y avait pas de bruit

On entendait tout.

Le Capitaine a dénoué ses mains

Il s’est levé. Je ne bougeais pas.

Quelques Chiens ont grogné.

Il s’est éloigné

Il m’a demandé «pourquoi les Chiens avec toi ?»

Est-ce que je sais, moi ?

Je voulais penser à toi

Mais maintenant, je pense aux Chiens.

Je ne t’ai pas oubliée, mais je pense aux Chiens.

Je me suis allongé. J’ai fermé les yeux.

La journée était belle.

Le Capitaine m’a parlé.

Je n’aime pas quand le Capitaine parle.

 


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  50

Les bêtes ce matin

Ont tué un enfant

Que le Capitaine  leur a lancé par les pieds.

Il l’a d’abord fait tourner.

Les Chiens aboyaient.

Le bébé pleurait.

Les hommes riaient.

Lorsque le corps a touché le sol

Les Chiens ont fait un bond

Et le chef de meute s’est jeté dessus

L’a couvert et d’un coup de dent

Il a mis ses boyaux à terre.

Ca saignait.

Ils l’ont mangé. Tout.

Il ne restait plus rien.

La mère… Elle s’est effondrée.

Nous l’avons violée.

A dix-huit !

 


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51 

La musique

 

 

 

Lorsque nous arrivâmes devant la plaine

Nul d’entre nous n’imaginait

Que les choses étaient si grandes.

Cela partait à perte de vue

Et pourtant, là-bas, et bien visibles ou voyait d’autres

armées,

Celles que nous devions franchir.

Les Chiens se turent, certains même se couchèrent,

Et je regardais leurs yeux qui regardaient là-bas

Il fallait franchir tout ça

Alors nous entendîmes leur musique

Il y eut un grand froid dans Chacun de nous

Ainsi, c’était eux

Nous nous regroupâmes

Chacun d’entre nous sortit une arme

Certains se coupèrent les bras

Pour que déjà le sang apparût

Les Chiens se levèrent

Le chef les détacha

Et nous avançâmes

La plaine était immense

Il y eut un grand silence

Et  vint enfin le meurtre, la violence,

L’oubli de nous-mêmes

Nous marchions, eux ne bougeaient pas,

Car ils nous attendaient, car Nous étions de leur pays

Je pensais à toi et je ne regardais

Que mes pas qui allaient vers eux

Et j’entendais les Chiens grogner

Oui moi j’étais un soldat

Enfin, nous nous rejoignîmes

Le choc fût assez bref

Nous étions  aguerris

Nous avions envie de la Mort

Eux n’étaient que des gens ramenés là peut-être

Pour quelques soldes

Et nous taillâmes là-dedans, il se fit une tranchée

Comme une mer ouverte

De l’autre côté, nous nous retournâmes

Les Chiens avaient fait un carnage

Certains avaient encore des couilles à la bouche

Et d’autres avaient du sang jusque sur les flancs

Nous étions contents, nous étions passés

Nous étions les Soldats du Chien

Et maintenant, ripailles, femmes, vin, destruction !

Et maintenant enfin que nous entendions peut-être

Cette musique

O cette musique qui tout à l’heure

Nous faisait si mal

Et que maintenant nous savions comme étant  la nôtre  

Car nous avions bien mérité du massacre

Pour une raison qui m’échappe encore,

Je me suis mis à hurler :

Nous sommes les Soldats du Chien

Nous sommes les Soldats du Chien

Et pourtant je savais que peut-être

C’était moi le seul Soldat du Chien.

Je pensais à ton ventre  

Je pensais à toutes ces blessures

Que je venais d’infliger

Et tu n’avais pas d’enfant

Le Capitaine m’a fait l’accolade

J’ai un petit peu reculé

Je ne méritais pas

J’ai essuyé mon sabre. Je l’ai remis là,

J’ai caressé deux chiens

Je me suis tu

J’ai levé les yeux au ciel

Et j’entendais leur musique

Nous n’avions peut-être pas vaincu.

 

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