Mourir
Soldat
du Chien
Mourir
Soldat
du Chien
Mourir
Soldat
du Chien
Mourir
Soldat du Chien
Mourir
Soldat du Chien
Mourir
Le printemps a éclaté.
Des bourgeons sont partout, aux arbres
Et des fleurs – des coucous – sont jaunes
Dans les fossés.
Les Chiens les flairent.
Les Noirs les mangent.
J’ai goûté.
C’est aigre, hideux.
Mais qu’importe.
C’est le printemps.
J’ai regardé les Noirs, avec ce jaune à la bouche
Et leurs dents
Qu’ils taillent aigues
Blanches, qui mâchaient le jaune et le vert de la plante.
C’est beau.
Les Chiens se montent dessus.
Le Capitaine les regarde et rit
Il est content.
Cela grandit sa meute.
Nous attendons depuis vingt trois jours maintenant.
Je les compte.
La troupe de Meaux n’est pas venue.
On ne sait rien.
Mais qu’importe
Il fait chaud
Et j’ai dans le ventre et sur les cuisses
La résistance dure et terrible
De ton ventre et de tes cuisses
Qui me fait mal.
Le vieux me tient les yeux.
Il rit de moi.
Et de toi.
On dirait qu’il t’aime.
Le salaud.
Soldat du Chien
Mourir
27
Le pantalon

Je voudrais un pantalon.
Fais-le dans un drap dur
Qu’il soit large,
Tiens bien compte de ce que je t’indique.
Fais les poches profondes. Renforce-les
Que les ouvertures soient étroites.
Mets une ceinture à la taille, en cuir.
Non avec une boucle mais qui se noue.
Renforce les fesses et les genoux.
Que le bas des jambes soit haut.
Il faut le drap sombre.
Serre-le dans un paquet le plus petit possible
Fais-le moi parvenir.
Maintenant, je vais cul nu.
Soldat du Chien
Mourir
28
Ce n’est pas moi
Je vais te dire : ce n’est pas moi.
Je dormais.
Ne proteste pas.
Elle a glissé son corps blond contre moi.
Elle n’est pas de Gabeloup-en-Touret.
J’avais froid.
Elle m’a pris la bouche et sa langue m’a fait goûter.
Elle avait bu, je crois.
Le vieux Styr est resté, regardant.
Je ne sais pas comment te dire.
Elle a poussé mes bras et aimé.
Le vieux Styr n’a pas quitté mes yeux.
Et son homme est arrivé.
Le vieux Styr lui a jeté son couteau.
Il est tombé.
Il râlait.
Elle ne s’est pas écartée.
Le vieux Styr l’a prise comme un chien.
Il l’a frappée.
On voyait ses seins.
Personne n’a su d’où elle venait.
Son homme avait des nattes.
Le vieux Styr les a coupées.
Il les porte à la taille, maintenant.
C’est un trophée ; il y a de l’or au bout.
Le Capitaine les voulait.
Le vieux Styr a craché au sol.
Le Capitaine a reculé.
On ne touche pas au vieux Styr, quand il crache.
Soldat du Chien
Mourir
Claquemurés, bedonnants, fichtrement plus
extraordinaires
Que ne le seront jamais les étrangetés
Les rêves chavirent dans mon âme des sens récoltés
Et que les sensations sont pauvres à les goûter ainsi.
Ah ! La foule s’est mise à rouler dans mon ventre
Et lorsque le vent a frisé les eaux,
Un serpent blanc est monté
Avec une tête de cauchemar
Des ouvertures au corps, fantastiques et rouges
Un serpent d’eau, couvert de graphiques
Le Serpent du Destin, celui qui est à lire
Un monstre marin, la Vie de Toujours
Que les vieilles exorcisent et que les sorciers guettent.
Il allait dans ma tête et je hurlais de rage
Et les vieilles me disaient déjà : « Là ! »
Et je ne pouvais pas, avec ce Serpent du Destin
Ce monstre qui fuyait, ma vie qui lâchait
Et les autres qui riaient de mes soubresauts
Avec les braises du feu près du dos, pour chauffer
Et que crache le sang de mes dents serrées
Pendant qu’ils m’arrachaient le fer du corps
Afin que je ne meurs pas de la blessure.
Il paraît que je vais guérir.
Soldat du Chien
Mourir
Ah ! La mort, la terrible, la mort encore, encore.
Lassitude, fatigue, arrêt de tout cela.
Il faut donc tuer toujours ?
Les gens autour de nous sont malheureux
Les champs ravagés, la vie morne,
les blés couchés à terre
Et les animaux fuient, les plus forts eux-mêmes.
Nous puons la mort et je n’ai pas lavé mon couteau.
Il a des plaques de sang sur le manche
Et la trace de mes doigts sur la corne
M’indique où mettre la main
Pour tuer, tuer encore.
Cette guerre est trop longue.
La solde est maigre
Et nous ne croyons plus aux Barbares.
Personne encore ne les a vus.
Peut-être n’existent-ils pas.
Viens-t’en avec moi me retrouver,
mon amour.
Si tu passais maintenant, je ramperais hors du camp
Et je te retrouverais pour partir.
Ils ne nous arrêteraient pas.
Je me battrais pour toi, s’il le fallait.
Benoît est mort hier.
Les dents lui tombaient de la bouche.
Il ne voulait pas de fruits. C’est la maladie jaune.
Chrémon le Forgeron riait de son trépas,
Car il le disait déjà
Et le répétait à Benoït qui ne voulait rien.
Je crois qu’il est mort par abandon.
Nous attendons les Mendiants,
Puis nous irons aux Barbares
Par la ville, dès que les vivres seront chargés.
S’il reste des vivres.
Si nous le pouvons.
Mais il faudra traverser la Forêt.
Et personne ne veut.
Soldat du Chien
Mourir
Aujourd’hui nous n’avons pas combattu,
Car des mendiants en troupe
Tenaient la ville que nous devions prendre et piller.
Nous sommes venus trop tard.
On dit qu’ils sont horribles.
Et que par centaines, avec une pierre,
Ils tapent sur les gens
Et qu’avec du bois ils cassent les portes
Et qu’ils égorgent pour tuer.
Nous ne voulons pas les atteindre pour éviter le combat
Nous restons là, à attendre que cessent les hurlements
Et nous ferons des gardes, pour se méfier d’eux
Cette nuit.
Les chevaux sont affolés et un homme a fui ce matin
Que le Capitaine a tué, avec un couteau,
Dans le silence.
Je n’ai pas eu peur, mais j’ai le ventre ravagé par
un mal
Qui me crispe les boyaux. Le vin me soigne.
Demain nous repartirons à cinq cents
Pour tuer encore
Si les mendiants partent.
Les Marchands qui attendent avec nous
Ne disent pas cela.
Ils pensent – eux – que la ville sera vide
Et qu’il n’y aura plus rien à prendre.
Les femmes auront été piétinées.
Il paraît que les Mendiants ne violent pas.
Ils couchent entre eux.
Alors, le Capitaine nous a amenés devant les murailles.
Il nous a dit : « Celles-là ne sont pas de
pierre.
Elles sont de bois.
Il faut mettre le feu ».
Les Carmanios se sont avancés.
Les Chiens ont gémi.
Ils ont mis le feu.
Les remparts ont brûlé.
Les Chiens ne voulaient pas avancer.
Alors nous sommes passés devant
Pour la première fois.
La ville était vide.
Le Capitaine n’était pas content.
Soldat du Chien
Mourir
Je n’ai rien appris. Il n’est venu aucune leçon
de tout ce vécu
Et pourtant j’ai eu l’impression douloureuse
d’atteindre enfin un poste
Un arrêt, pour tenir enfin à moi-même,
Comme aux idées des autres.
Il a donc fallu rechercher de plus grandes forces
Dans des jours qui se lèvent au matin
Et qui ont ce goût doux amer des résolutions entières
De ces résolutions brutales qui sanctionnent les forts
Et moi qui ne reconnais rien au bilan de l’âme
Je m’acharne toujours sur ce que je ne sais pas.
Comme tu as de belles lèvres sous ma bouche
Et que les seins de ton torse sont donc fermes
Dans mes mains
Encore maintenant qu’il fait grand jour
Et que j’entends les chevaux qui secouent leur tête
Comme tu as le ventre plat et comme je le vois.
Ah ! Il n’est rien de plus froid
Que ces souvenirs qui me reviennent
Quand je suis couché dans la terre
Et que je sens mes armes
Qui me cassent les côtes.
Nous irons à nouveau aujourd’hui dans la plaine
Et les Corbeaux devront se reculer
Car l’armée du Chien est en route,
Avec son étendard bleu devant
Et ses cavaliers dont je suis, barbus et fous.
Des tueurs.
Ah ! Mon amour
Que ta voix me manque dans les batailles
Ils gémirent si fort sous les coups,
Que je n’entendais plus rien
Pas même moi qui respirais entre les coups.
A la prochaine halte, je te prendrai les hanches.
Soldat du Chien
Mourir
Dans le fouillis des décombres
Des enfants dépenaillés et blafards,
Le cul à l’air et les membres déchirés
Fouillent en silence
Les ordures renversées des ruelles luisantes.
Des Noirs, gigantesques, et suaves, libidineux
Se touchent le sexe en bavant
Et derrière eux se faufilent en silence
Des Arabes ensabrés
Qui jouissent déjà du massacre,
Pourritures de choix restantes.
Un enfant embroché, du cul à la bouche
Encore bougeant
Le ventre éclaté, pour vider les excréments,
Mais si doux au palais, à cuisson achevée.
Ce cauchemar d’horreur m’est venu et je l’ai oublié,
Jusqu’au jour où dans la rue de Santa-Fé
La guardia sollicitante
Me fraya le chemin d’un poblaceon
Et que les Chiens sentimentaux léchaient mes pieds
Avec des langues enfiévrées, larges et énormes
Comme un autre cauchemar,
Et que dans ce fatras de misère
Par une porte entrouverte
J’ai entr’aperçu de plus horribles misères
Comme ce chat qui mastiquait un moignon gris.
Soldat du Chien
Mourir
34
La Complainte de l’Avant
Trop penser me fait amour
Dormir ne puis
Si je ne te vois
Chaque nuit.
A rebours
Je ne suis
Si je ne te vois.
Soldat du Chien
Mourir
35
La prison
Alors, ils me prirent.
Et puis, sans rien me dire
Ils me mirent entre quatre murs.
Il y avait une porte
Elle s’est fermée
Il y eut un bruit de fer.
Plus tard, j’ai appris qu’il nommait cela « Prison ».
Je me souviens encore de ce bruit de fer.
Ils disent « Prison » pour des murs.
Ils appellent « Prison » une maison…
Il n’y a pas de fenêtre
Il n’y a que cette porte
C’est petit
C’est sale
On y est seul.
Personne ne te parle.
On te laisse
Parfois, il y a un bout de bois qui s’ouvre dans la
porte
Et il donne à manger de l’eau et puis du pain.
J’ai regardé la porte, m’étant assis.
Je ne pensais à rien.
Moi je voulais sortir.
Ils sont venus à trois
La porte s’est ouverte
Ils étaient trois.
Il y avait déjà un moment que j’attendais.
Alors j’ai bondi.
Et avec mes ongles, et avec mes dents
J’ai ouvert le chemin et je suis sorti,
Voilà ce que je vous dis mes compagnons.
Je les ai laissés morts.
Là-bas il y a une prison
Maintenant elle est vide de moi.
Ils peuvent refermer la porte
Je n’irai plus jamais
Ils nomment cela « Prison »
Il ne faut pas y aller.
C’est laid.
Soldat du Chien
Mourir
Je suis fatigué, oh ! mon dieu, à ce point fatigué
Terriblement atteint
Arraché à moi-même, des nerfs en lambeaux,
Des peaux de chagrin
Des déboires d’ivrognes, le pas chancelant
L’aventure des chemins sous la semelle,
Craquelant, les lèvres gonflées, il ne faut pas tomber
Mais mettre des remparts de pierres et de boues,
Solides et rouges
Comme à Marrakech, près des palmiers
Se saisir du ciel, s’accrocher à lui, revivre du ciel
Comme à Marrakech
Dans des efforts magnifiques. Mais que je suis las
Écorché à même les rochers qui affleurent
Avec des coraux
Des écorchements sur la peau des mains
Que je suis fatigué, comme le vertige revient
La mer d’aventures ne veut plus me porter
Les eaux bougent et l’embrun s’enlève
Mais moi je ne peux ni forcer
Le bateau, c’est fini, la mer a calmé mes envies
Je ne veux pas y aller encore, je suis là, épuisé
De moi-même je ne voudrais rien
Mais le démon me revient.
Aujourd’hui, le Capitaine l’a voulu
Aujourd’hui, nous ne voulons rien.
C’est le Capitaine qui l’ordonne
Pour reposer les Chiens
Et attendre la troupe de Meaux.
Ils sont trois cents, dit-on.
Et forts. Et cruels.
Soldat du Chien
Mourir
L’histoire des Chiens
Un Inconnu a raconté l’histoire des Chiens.
Je me suis rapproché.
Il m’a regardé.
Styr souriait. L’Arabe a baissé la tête.
Le Noir s’est levé.
Les Carmanios se sont tus.
Le Bègue a voulu parler.
Le Capitaine, lui, attendait.
D’abord – a dit l’inconnu – il y eut les Archets.
Pour tenir leurs cordes, ils graissaient.
Alors, l’Ennemi a eu les Rats.
Pour bouffer les cordes des arcs.
Alors les Archets ont eu les Chats.
Pour bouffer les Rats.
A ce moment, le Capitaine a fait oui avec la tête.

L’Inconnu a dit : il y eu un chef
Pour les Chats. Le Capitaine.
Maintenant, a dit l’Inconnu, pour bouffer
Les Chats, il y a les Chiens.
Le Capitaine ne bougeait plus.
Styr ne riait plus. L’Arabe a levé la tête.
Le Noir s’est assis.
Les Carmanios parlaient entre eux.
Le Bègue s’est éloigné.
Je ne sais pas.
Soldat du Chien
Mourir
38
Les Barbares
On nous avait prévenu
Ceux-là n’étaient pas comme les autres
Ils ne venaient pas d’ici
Ils arrivaient par des bateaux.
Un Inconnu m’a dit
« Ils nomment cela Drakkar »
Il paraît qu’ils sont grands, blonds,
Qu’ils ont des cornes sur la tête et du feu
Au bout du bras.
Il paraît qu’ils viennent pour s’installer
Je veux dire ils veulent des femmes.
Alors nous avons été vers la mer.
Lorsque nous les avons vus
Ils étaient bien
comme dit.
Nous avons reculé.
Leur nombre, leur taille, leurs manières, leurs armes
Et moi, je voyais bien leur regard
Ce n’était pas nous qu’ils venaient trouver.
Je le jure. C’était comme le chant d’une sirène.
Voilà ce qu’ils entendaient.
Après la bataille
Nous avons reculé
Nous étions vaincus.
Nous avons reculé dans les terres.
Qu’ils prennent les femmes.
Moi je sais bien ce qu’ils veulent
Puisque j’aimerais tellement être avec toi.
Qu’ils prennent les femmes
Puisque j’aimerais tellement être avec toi.
Ceux-là nous ont vaincus
Je ne le regrette pas.
Soldat du Chien
Mourir
Le taureau
L’homme ne regardait que la foule
Et, au bout de son bras, une épée
Posée sur le dos du taureau,
Tremblait.
La mort en spectacle, de la bête
Et de l’homme, ne sait pas choisir.
On entend maintenant
Cette foule qui regarde de ses yeux.
Les femmes surtout crispent leurs cuisses.
Un enfant, effaré, ne comprend pas.
J’étais sur la septième arène
Les poings au fond de l’aine
Attendant l’horrible tuerie.
Il enfonça son arme, négligemment
Et le taureau creva.
Alors la foule a lâché ses yeux
Et du sang coulait dans ses cris.
De là où j’étais, je ne voyais plus rien
Les gens s’étaient dressés.
L’enfant plongea sa tête dans ses mains.
Il vivait le crime
Et la joie, autour de lui,
Lui assassinait le cœur
Et l’intelligence.
Il devint, il fût un taureau.
Soldat du Chien
Mourir
La nouvelle
Aujourd’hui, j’ai été surpris.
Un homme est passé que nous ne connaissions pas.
Il venait de chez nous
Je ne le connaissais pas.
Pourtant, il s’est dirigé vers moi et il a dit :
« Elle va bien ».
Tous les autres, de leur côté discutaient entre eux.
Un homme était passé.
Quelqu’un était venu.
Il avait parlé à l’un d’entre nous.
C’était un événement.
Et c’était à moi qu’il avait dit : « Elle
va bien »
Voilà.
C’est le seul message que j’ai reçu de toi.
J’en attendais tant.
Voilà. C’est ta
lettre.
C’est ta lettre.
Soldat du Chien
Mourir
Nous avons ri
Comme nous avons ri aujourd’hui
Il n’y avait rien à faire dans le camp.
Le soleil dès le matin nous a pris. Je me suis levé.
J’avais posé mes armes à côté de moi.
Je n’ai pas pensé. Et puis Styr est venu.
Je l’ai poussé d’un coup d’épaule.
Il a fait semblant de tomber.
Les Chiens se sont levés. Ils nous ont regardé.
Le Capitaine a tourné le dos.
Lui, il n’aime pas quand on rit.
J’ai couru.
Le Nègre me suivait. Styr aussi.
Ils m’ont jeté dans l’eau.
J’ai ôté mes bottes. J’ai tout ôté.
J’ai pris du sable. Je me suis lavé.
Ils étaient assis sur la berge. Ils me regardaient
Et ils riaient aussi.
Le Nègre est venu dans l’eau.
Il avait son couteau à la main,
Il m’a coupé un peu les cheveux.
Avec les doigts il a enlevé des poux.
Il a frotté avec du sable.
Les Chiens sont venus.
Deux m’ont léché.
Je suis sorti.
J’étais propre. J’avais un peu froid.
J’ai regardé le soleil.
Alors, j’ai pensé à toi.
Le Nègre a regardé mon bas-ventre ; il riait.
J’ai ri.
Comme nous avons ri aujourd’hui.
Soldat du Chien
Mourir
Jouir
Aujourd’hui nous avons eu une belle bataille.
Les ennemis ont résisté, ils étaient fiers.
Nous aussi.
Alors, ce soir, je me suis couché sur la terre
Où il faisait bon et j’ai rêvé à toi ma mie.
Tu avais le flanc rougi
Et moi la main
dessus, j’avais les yeux levés.
Et tes deux colombes se raffermissaient
avec le bec tendu
Comme si elles eussent voulu manger dans ma main.
Au-dessus ta bouche souriait
Et derrière, il y avait tes fesses, dures et ton dos
Comme une courbe cassée, qui attendait mes lèvres.
Alors, j’ai enlevé mes armes, mes chausses, mon cuir
J’ai lâché mes cheveux.
Les autres me regardaient ;
Mais ils ne disaient rien.
Car ils savaient.
Je m’assis, presque nu,
Je t’ai prise dans mes bras.
J’avais sous mon poing ta nuque
Et contre le ventre une courbe que je ne savais pas.
Et avec mon membre j’ai écarté le velours de ta vallée
Et j’ai voulu, j’ai voulu.
Et brutalement, je ne sais pas trop pourquoi
J’ai imité ta voix. Qui jouissait.
Je n’ai jamais été aussi seul.
Soldat du Chien
Mourir
La couille du Noir
Le Noir ce soir a gémi.
Il avait une couille éclatée.
Le Capitaine a voulu s’approcher
Le Noir a grogné.
L’Arabe a tourné ses yeux vers nous
Le Capitaine baissait la tête.
Je me suis levé du tronc où j’étais assis
Et j’ai approché du Noir.
Je me suis accroupi.
J’ai mis ma main dans sa gueule.
Il bavait un peu.
J’ai écarté ses pattes de derrière.
Et j’ai regardé le sang.
Le Noir gémissait.
L’Arabe s’est reculé.
Le Capitaine a tourné le dos.
Styr lui,
souriait.
Il allait voir une mort.
J’ai sorti mon couteau
J’ai égorgé le Noir.
Les autres s’étaient groupés.
Ils avaient les flancs qui battaient.
Tous les yeux fermés.
J’ai essuyé mon couteau sur son poil.
J’ai bien regardé qu’il n’y avait plus de sang
Je tenais toujours ses pattes arrières ouvertes
Et je regardais sa couille éclatée.
Pas un chien ne
bougeait.
Pas un homme.
Je pense à toi.
Je pense à ton corps
J’ai envie de ce couteau
Je l’ai remis à sa place.
Je me suis remis debout
Le Nègre ne
riait plus
Styr ne riait plus
Le Capitaine serrait les poings.
On avait perdu un chien.
Soldat du Chien
Mourir
La rencontre de l’ennemi
Pour la première fois, je ne compris pas comment,
Je me trouvais face à l’ennemi.
Il y eut un visage devant moi.
Quelque chose qui avait des cheveux et une arme
Brandie au-dessus d’eux.
Il y avait un bras et tout un ensemble de corps.
Cela allait si vite que je ne compris pas.
Je m’arrêtais de frapper, je regardais très vite
au-dessus.
Je vis le danger
J’avais mon arme, il s’y empala.
Pour la première fois, j’avais rencontré l’ennemi.
Ce n’était pas quelqu’un, je ne le connaissais pas.
J’ai retiré mon arme.
J’ai regardé au-dessus à nouveau.
Il faut toujours regarder au-dessus.
Il y a des coups qui viennent de partout,
Quand on se bat.
Et puis ils ont avancé.
Ce soir, alors que tout est calme
Et que les Chiens se taisent, je cherche son visage
Je ne vois rien de lui.
Pourtant, je ne suis qu’un Soldat du Chien.
Soldat du Chien
Mourir
Ô ma mie, voilà qu’aujourd’hui
Je suis déchiré par toi,
Comme un chien l’est
Par les loups du petit matin
Ayant faim, en horde.
C’est tout ton corps venu
Qui hasardise du désir
Et des formes blanches
Dans mes mains.
Ô ma mie, ce jourd’hui
Je suis déchiré par toi
Je suis toi
Et je t’aime.
Merci.
Soldat du Chien
Mourir
46
Le Nouveau
Le Nouveau se dressa devant le Noir.
Le Noir est le Chef.
Il est bon.
Il aime la lutte.
Il n’aime pas mordre.
Il aime tuer.
Il n’aime pas la mort.
Le Nouveau s’est avancé.
Il grognait.
Le Noir ne bougeait pas.
Le Nouveau a grogné.
Le Noir l’a mordu.
Une fois. Vite.
Le Nouveau a reculé.
Le Noir est le chef.
Le Nouveau le sait,
Maintenant.
Soldat du Chien
Mourir
47
Le conteur de fabliaux
Celui-là vint, un soir.
Nous regardions le
feu du camp.
Les Chiens se léchaient.
Le Noir, seul, surveillait.
Il n’a rien dit, quand il vint.
Il est sorti du bois à côté.
Il marchait tranquillement.
Nous n’avons pas bougé.
Il s’est assis.
Il portait chapeau noir, grand.
Il n’a rien dit.
Puis il a parlé.
Il racontait, dit-il après, un fabliau.
Il paraît, dit-il, que cela se fait beaucoup.
Aujourd’hui.
Il parlait d’un christ
Qu’un sculpteur débandait sur la croix,
D’un coup, comme un miracle.
J’ai aimé.
Les Carmanios riaient.
Je ne riais pas.
Il est parti, après dormir.
Nous ne l’avons jamais revu.
Je le regrette.
Soldat du Chien
Mourir
Seul
Ils sont venus par derrière.
Nous ne les attendions pas.
Ils nous ont dispersés.
J’ai bien vu que les autres partaient par là-bas.
Je n’ai pas pu le faire,
Je me suis trouvé derrière les rochers.
Il y avait de la boue,
Je me suis mis dedans, je ne bougeais plus.
Je n’avais pas peur
J’attendais.
Le Capitaine a pris les Chiens et il est parti très loin.
Il les a sauvés.
Puis les bruits se sont arrêtés.
Je suis sorti de la boue.
J’ai regardé par dessus le rocher,
Il n’y avait plus rien.
J’ai compris.
Pour une fois j’étais seul.
Il fallait les retrouver.
J’ai marché.
Je sentais l’odeur des Chiens.
Je savais qu’ils n’étaient pas loin.
Puis je me suis accroupi
Et doucement j’ai sifflé.
Un chien est venu.
Il avait les yeux rouges.
Il m’a frôlé.
Je l’ai suivi.
J’allais retrouver les autres.
Nous n’étions pas perdus.
Soldat du Chien
Mourir
49
Le Capitaine parle.
Je ne sais pourquoi
Le Capitaine ce soir semblait vouloir parler.
Il s’est rapproché de moi.
Moi, je ne veux pas.
J’ai baissé la tête, j’ai sorti mon couteau et je
l’ai
nettoyé.
Le Capitaine s’est assis.
Je n’aimais pas ça.
Styr s’est levé, il s’est éloigné.
Tout le monde n’aimait pas ça.
Le Capitaine a noué ses mains.
J’avais fini de nettoyer mon couteau
Je l’ai rangé et j’ai levé la tête
Je regardais les Chiens.
Le Capitaine a dit « pourquoi les Chiens avec toi ? »
J’ai baissé la tête.
Je n’aime pas quand le Capitaine me parle.
Styr est revenu. Il a repris sa place.
Le Nègre a bougé ses jambes.
Il n’y avait pas de bruit
On entendait tout.
Le Capitaine a dénoué ses mains
Il s’est levé. Je ne bougeais pas.
Quelques Chiens ont grogné.
Il s’est éloigné
Il m’a demandé «pourquoi les Chiens avec toi ?»
Est-ce que je sais, moi ?
Je voulais penser à toi
Mais maintenant, je pense aux Chiens.
Je ne t’ai pas oubliée, mais je pense aux Chiens.
Je me suis allongé. J’ai fermé les yeux.
La journée était belle.
Le Capitaine m’a parlé.
Je n’aime pas quand le Capitaine parle.
Soldat du Chien
Mourir
Les bêtes ce matin
Ont tué un enfant
Que le Capitaine leur
a lancé par les pieds.
Il l’a d’abord fait tourner.
Les Chiens aboyaient.
Le bébé pleurait.
Les hommes riaient.
Lorsque le corps a touché le sol
Les Chiens ont fait un bond
Et le chef de meute s’est jeté dessus
L’a couvert et d’un coup de dent
Il a mis ses boyaux à terre.
Ca saignait.
Ils l’ont mangé. Tout.
Il ne restait plus rien.
La mère… Elle s’est effondrée.
Nous l’avons violée.
A dix-huit !
Soldat du Chien
Mourir
51
La musique
Lorsque nous arrivâmes devant la plaine
Nul d’entre nous n’imaginait
Que les choses étaient si grandes.
Cela partait à perte de vue
Et pourtant, là-bas, et bien visibles ou voyait
d’autres
armées,
Celles que nous devions franchir.
Les Chiens se turent, certains même se couchèrent,
Et je regardais leurs yeux qui regardaient là-bas
Il fallait franchir tout ça
Alors nous entendîmes leur musique
Il y eut un grand froid dans Chacun de nous
Ainsi, c’était eux
Nous nous regroupâmes
Chacun d’entre nous sortit une arme
Certains se coupèrent les bras
Pour que déjà le sang apparût
Les Chiens se levèrent
Le chef les détacha
Et nous avançâmes
La plaine était immense
Il y eut un grand silence
Et vint enfin
le meurtre, la violence,
L’oubli de nous-mêmes
Nous marchions, eux ne bougeaient pas,
Car ils nous attendaient, car Nous étions de leur pays
Je pensais à toi et je ne regardais
Que mes pas qui allaient vers eux
Et j’entendais les Chiens grogner
Oui moi j’étais un soldat
Enfin, nous nous rejoignîmes
Le choc fût assez bref
Nous étions aguerris
Nous avions envie de la Mort
Eux n’étaient que des gens ramenés là peut-être
Pour quelques soldes
Et nous taillâmes là-dedans, il se fit une tranchée
Comme une mer ouverte
De l’autre côté, nous nous retournâmes
Les Chiens avaient fait un carnage
Certains avaient encore des couilles à la bouche
Et d’autres avaient du sang jusque sur les flancs
Nous étions contents, nous étions passés
Nous étions les Soldats du Chien
Et maintenant, ripailles, femmes, vin, destruction !
Et maintenant enfin que nous entendions peut-être
Cette musique
O cette musique qui tout à l’heure
Nous faisait si mal
Et que maintenant nous savions comme étant
la nôtre
Car nous avions bien mérité du massacre
Pour une raison qui m’échappe encore,
Je me suis mis à hurler :
Nous sommes les Soldats du Chien
Nous sommes les Soldats du Chien
Et pourtant je savais que peut-être
C’était moi le seul Soldat du Chien.
Je pensais à ton ventre
Je pensais à toutes ces blessures
Que je venais d’infliger
Et tu n’avais pas d’enfant
Le Capitaine m’a fait l’accolade
J’ai un petit peu reculé
Je ne méritais pas
J’ai essuyé mon sabre. Je l’ai remis là,
J’ai caressé deux chiens
Je me suis tu
J’ai levé les yeux au ciel
Et j’entendais leur musique
Nous n’avions peut-être pas vaincu.