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soldat du Chien

 

 

Soldat

du

chien

 

 

 

  soldat du Chien: 105 poèmes

 


soldat du Chien: L'enrôlement

soldat du Chien: Mourir

soldat du Chien: Encore tuer

soldat du Chien: La paix

soldat du Chien: Épilogue

 

Soldat du chien

 

 


 

 

 

 

soldat

du chien

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quatre époques :

L’enrôlement

Mourir

Encore tuer

La paix

 

 


Soldat du Chien  

L'enrôlement

 


Soldat du Chien  

L'enrôlement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Première époque

 

 

L’enrôlement

 


Soldat du Chien 

L’enrôlement

 

 

 

 

 

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

 

 

1 

Ils ne trouvent pas ce que j’ai dans l’âme.

Les diables font des incantations.

Les fous me frôlent avec espoir.

Et les enfants débiles me sont donnés à bout de bras.

Mais je ne dirais pas le fond de moi.

J’y ai enfoui depuis longtemps le calcul des vérités.

Et plus rien n’y pourra, même de terribles pressions.  

Que m’importe maintenant la force des gaillards

et de tous ces mots.

Toutes ces idées, tous ces gens.

Puisque je suis avec moi si tranquillement.

J’ai sorti mon sabre, qui repose avec moi

Et depuis que je suis allongé ainsi,

Il a fallu me nourrir, me laver et m’aider.

Mais je n’ai jamais rien dit.

Je dois avoir la poitrine cassée,

Puisque je ne sens rien,

Parfois des vagues me prennent et me secouent.

Vient me chercher.

Jamais je ne tiendrai sans mourir.

L’hiver va commencer et je n’ai rien pour l’attendre.

Les ravins sont plus profonds que les mers

Avec des arbres serrés qui envahissent les flancs

Et impossible de remonter. Des bêtes y vivent.

Il aurait fallu brûler, brûler.

Les ours auraient péri, brûlés.

J’ai mal.

Ces blessures ne se ferment jamais, je le sais.

Je vais crever.  

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

 

 

Me croirais-tu si je te dis des rivières

avec des eaux si lourdes

Que les hommes s’en assommaient le crâne ?

Pourtant….Les bras entremêlés, la fatigue au dos

Les pieds dans le sol

J’étais là et je voyais. Ce premier a chuté sous le coup

Et le crâne a cogné l’eau

Avec un bruit mat de sable.

Le second effaré a hurlé et moi, du bataillon

J’ai reculé l’arme à la main faisant feu

et les coups sautaient

Sais-tu ?

L’eau continuait, le crâne ouvert du premier résonnait

Et le second bavait de folie.

J’ai tiré, tiré, tiré. Arrêté malade aussi, stupide

je suis parti.

Et je dis aux vieilles femmes ce moment bizarre

Et elles me sourient, me caressent les mains,

m’embrassent les joues.  

Elles me recueillent chez elles et m’assoient près du feu

Et me font encore conter tout, en murmurant

« c’est cela ».

Pourquoi ? Ils ont donc des fleuves durs ?

J’ai vu toutes les eaux, toutes les guerres,

tous les assauts

Mais ces vieilles savent quelque chose et me sourient.

Ah. Étais -je saoul ? Elles ne veulent dire

Et murmurent des mots simples et gentils,

avec des rires

Comme pour les idiots.

Qu’est-ce que ce pays. La forêt a un nom

et c’est Patéculas.

Je ne connais pas le pays.

Les vieilles me laissent écrire.

Cette lettre est pour toi.

Viens me prendre.

Ils disent que je dois aller au fleuve.

Et j’ai peur.

 

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

 

 

 3

Le sang des autres quand il coule.

Enfin, la victoire et la vie.

Je pue plus de fois que les Chiens.

Depuis maintenant longtemps

Ils me respectent.

Mais les Vieilles me répètent : « Là ! »

Il paraît que l’on peut guérir.  

Deux oiseaux recouverts de paupières,

à la place des yeux

Courent autour de ma main, qui protège de la Mort.

Les fleuves restent rouges comme du papier

Je ne comprends plus rien.

Je suis un soldat qui a signé.

Ils m’ont dit : « Là ». et je l’ai fait.

Je ne sais pas où c’était.

Ils ne m’ont pas dit où j’étais.

Maintenant, les Chiens dorment.

 

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

   

4

 

Ce fut au petit matin qu’incendiant les villages

La troupe inquiète s’est arrêtée près des arbres.

Là, comme un maléfice obscur et étrange

Deux oiseaux de couleur grise, le bec ras

Et les yeux recouverts de paupières

Deux oiseaux se sont tus

Et les chevaux raidis ne bougeaient plus.

Le Capitaine, furieux, a fait clouer des mains

Que nous avions prises aux Mendiants

Pour que les bois gardent notre souvenir

A l’endroit des oiseaux.

Quand le soleil s’est levé

Du village

Les gens ont vu ces mains aux arbres

Et les femmes étaient rassurées.

Il paraît qu’ici les Mains protègent des Morts

Et que les oiseaux à bec ras ne peuvent rien alors.

Le fleuve était rouge comme du papier.

Je ne l’ai pas touché.

 


Soldat du Chien 

L’enrôlement

 

 

 

 

  5

Comme cela est étrange. Il faut donc accepter ?

Je n’ai fait que toujours refuser et aujourd’hui,

couché à terre

Moribond et enfiévré, j’entend autour

les ricanements des ennemis

Qui veulent ma mort et font la fête.  

Comme cela est étrange.

Je croyais que l’on pouvait tuer.

Mais non.

Maintenant les fenêtres sont noires, les murs noirs,

Rien n’y fera. Les Dieux m’ont trahi. Pourquoi ?

N’ai-je pas tué pareil aux amis et sous

commandement ?

Il me faudra me relever, reprendre mon sabre

Retrouver cet acharnement qui fait la vie

Le poids insensé du bonheur des batailles

La force des forts, le sang des autres quand il coule

L’exaltation trompeuse des victoires sur le terrain

L’aile ennemie enfoncée, les cris d’égorgés

Enfin la victoire et la joie.

Aujourd’hui, je me crève au sol

Et j’entends mes ennemis ricaner.

Demain je me lèverai parce que la mort sera passée

Et j’aurai plus encore que jamais la haine des autres

Le besoin effréné de tuer, le goût des yeux révulsés

La vision si pleine de toi

Toi contre moi, qui m’aime, me nettoie le flanc

Et me prend la tête entre les cuisses !

Je ne protège plus mon cheval qui s’est écarté de moi

Et les odeurs des bêtes m’affolent.

Peut-être est-ce moi. Je pue déjà.

Puis le soldat du Chien reçut en tête

Oh ma mie

Un coup d’estoc qui l’insulta

Avec la Mort comme dernier repas

Pour qu’ailleurs aille

Ainsi de blessure dut-il se relever

Et qu’elle reste d’espérance.

A la guerre repartit.

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

 

 

  6

Aujourd’hui le ciel n’a cessé de bouger.

Derrière le talus du camp,

L’Africain a égorgé un poulet

Avec les ongles.

Il dit que les nuages vont cesser, maintenant.

Personne ne l’écoute.

C’est quand les éclairs traversent la forêt,

Derrière nous

Que je suis le plus mal à l’aise.

Pourquoi aurais-je peur, pourtant.

Hier, nous avons chargé les catapultes,

Avec des blocs pris à la rivière.

Elles glissaient des mains à cause de la vase.

Trois hommes sont tombés dans le ravin.

Ils  n’ont pas crié.

Le Capitaine était furieux.

Ce sont des hommes perdus pour rien.

Les Chiens ne cessent de hurler.

Ils ont faim.

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

 

 

7

Ca compte les sentiments.

On passe du temps à les remembrer

Et à s’en tenir après eux à la chasse, acharnée.

Ca compte, avec du temps incroyable

a leur raffinement

Des dépenses insensées d’attention à repérer

A défaire ce qui est fait, d’un regard, d’un mot

Qui relance l’effroyable ronde des yeux,

des pensées intérieures

Ah ! Que ça compte les sentiments.

J’en ai vu avoir des émerveillements,

de glauques espoirs en demain

Quand les tripes se retournent

à l’approche d’une main

Et d’autres se renforcer les sens

au seul bruit d’une voix

Et aller gémissant dans le soir, derrière un mur,

tombés accroupis

Touchés à mourir par le désir.

J’ai peiné mon amour que je t’aime maintenant

Et comme je voudrais de toi plus que tu me donnes

Du bonheur pour toi je ne fais rien pour

Car les douleurs du plaisir m’escarbouillent la raison

Et je ne cherche plus qu’à périr de nous

Vu que rien ne fera revenir la vie

que nous avions avant

Avant qu’assoiffés par nos haines

Nous tenions des secondes infinies

à nous regarder les yeux.

Et ce sont des sensations curieuses,

qui prennent le bout des doigts

Montent aux membres vers le cœur,

comme le bataillon de la mort

A Saint Alban, qui voulait les ennemis morts

au bout du canon

Et que nulle fleur ne repousse

sur les collines traversées

Et que les musiques terribles de l’ange de service

s’accrochent

Derechef en longs glissements

Qui éclatent. Oh ma mie !

Les campagnes m’ont vu marcher avec arme

Et les paysans affolés ont jeté leur fourche

dans la terre.

Je regarde encore les manches de bois

polis par la sueur

Avec des traces noires vers le haut.

Et un cercle blanc de peur autour de ta bouche.

Des capitaineries de rats lancés à mes trousses

Refluaient en désordre à l’odeur de mes basques

Et jusqu’aux vieillesses qui ne craignent pas la mort

Qui tombaient à genoux, en suppliques

Comme si moi je savais pouvoir épargner.

J’ai tant de tendresse à donner et ils me refusent tout.

Oh ! Il va falloir revenir armé

et conquérir leur bonheur

A coups de sabre et seulement alors,

Devant une balafre horrible

Qui casse un visage

J’aurais des accalmies pour parler

d’attouchements mous

Et de repos de l’âme

Sur les places des villages conquises.

Les notables, devant,

Avant que de les étrangler de mes mains

et de violer les femmes.

Ainsi est la guerre.

 

 

 

Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

 

 

 8

Malheureusement, les pierres ont chuté d’en haut

Dévalant les pentes et roulant vers moi

et toi que j’aime

Ma mie éplorée que les jours te sont comptés

avec la peur

La peur d’avoir à dévaler les pentes,

devant les pierres

Comme la force des armées est terrible

Et que les sons des trompettes de charge

Que ces sons sont étranges je les entends.

La cavalerie est venue sur notre gauche

Et les lances de bois au poing

Les cavaliers sont venus sauvagement

Les ventres se sont ouverts avec des hurlements,

Tandis qu’au loin la piétaille volait plus loin

C’était la débâcle.

Je n’ai pas retenu mon corps écrasé par les pierres

Et je ne conserve de toi qu’un murmure d’horreur

Quand l’avalanche t’a prise à moi

Qui fuyait l’ennemi.

Ma mie, je suis Mercenaire du Roi,

Ma cotte est sans maille

Et mon arme en bois. Ils m’ont dit un ennemi

Ils m’ont dit des ennuis, ils m’ont mis à cheval

Et je parcours les champs, pour faire fuir les brigands

Moi soldat et toi perdue dans l’autre guerre

Ah ! Ils ne laissent pas souffler, mais je vais déserter

Pour aller vers toi et te parler

Dès que j’aurais atteint le bout de ce chemin

Je vais piquer mon cheval et fuir.

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

Soldat du Chien 

L’enrôlement

 

 

9

Le papillon

 

 

 

Nous marchions gaillardement.

Nous allions là où nous serions ravitaillés

Du moins c’est ce que le Capitaine nous avait dit.

Nous marchions gaillardement

J’étais devant parce que j’étais content.

Et je me suis brutalement arrêté.

Styr derrière moi a buté.

Je me suis brutalement arrêté mais je n’ai rien dit.

Les autres aussi se sont arrêtés.

Le Nègre est venu, les Carmanios, le Capitaine.

Un Chien a levé la tête.

Que se passait-il ? A un pas de moi, par terre,

qui ne bougeait pas

Il y avait un papillon.  

Et je le voyais mal

Parce qu’il était loin,

mais il me semblait avoir une patte cassée

A la deuxième articulation en partant du bas

A l’antérieur jambe.

Je n’ai rien dit.

Styr m’a poussé le dos.

Le Nègre l’épaule, un Carmanios a craché.

Un Inconnu est venu.

Il s’est arrêté à côté de moi.

Et puis il a baissé son poing

Il a pris le papillon dedans

Il a ouvert sa main.

Le papillon a fait un écart

Puis bien, est parti.

Nous avons remarché.

J’étais au milieu des autres

Nous allions peut-être manger aujourd’hui.

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

 

 

 10

Les chevaux sont venus sur ce champ noir

avec une rapidité de rêve

Avec une force étonnante

Accrochés de leurs pattes au sol noir,

dans ce rêve à peine éclairé.

L’un deux baissait la tête et les autres se suivaient

en désordre

Tandis que dans mon désespoir je montais

un arbre sans feuilles

Afin d’apercevoir encore le troupeau.

Mais que le soir est maussade, froid, isolant

Lorsque tombe ce rêve.

Valait-il mieux s’astreindre à suivre les chevaux

Ou monter celui-là ?

Les songes sont plus vrais parfois

Quand la réalité vient s’y mettre

Et que les messagers se répandent

en bande de rapiats

Pour s’acharner la nuit

Sur les tendresses exquises conçues le jour.

J’ai laissé échapper le dernier cheval

Et il ne me reste maintenant plus que ce champ

Et l’arbre qui scie les jambes

Et écorche les mains

Et fait glisser sous terre bêtement

Jusqu’à éveiller et mettre entre les dents

Des jurons sans fin, pour m’être endormi,

le feux aux joues

Saoul et lourd de coups,

alors que la horde de chevaux que je guettais

  Depuis des mois

Enfin était prise, accrochée

Et que j'allais te retrouver.

 

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

11

Il faut que s’adoucissent les délires

Et les déboires de ceux qui malheureux

S’acharnent si longtemps sur les blessés

Et s’évertuent si longuement

A accrocher à leurs ceintures de guerriers les scalps

Encore lourds et poisseux

De ceux qu’ils ont terrassés et écorchés.

Venez à moi sur mon ventre reposer vos mains pâles

Et qu’apparaissent en moi

Ces élans que je sollicite et qui m’atteignent

au plus profond

Les moments d’assurance sans risques

Où les vins coulent

Et que les Chiens dressés pour ce faire

n’attaquent pas

En rampant sous les tables

Comme je l’ai vécu en Catalogne et à Yatapec

Moi mercenaire, d’où je ramène cette balafre au dos

Qui me contraint à ce geste de tête,

Que tu n’aimes pas.

Pourquoi devrais-je mourir aujourd’hui ?

Je n’ai pas oublié les champs enfouis

Ni les enfants, ni la lune, ni les dieux

Ni les défaites de mon armée

Et pourtant je me sens appelé.

Fallait-il donc que la blessure fût grave

Mon amie

Pour que le sang en jaillisse si souvent.

Voilà des masques qui me tombent sur les yeux.

Les anciens guerriers disent que tout fuit alors

Et que les sanglots des plus forts

ne peuvent se retenir.

Moi je ne pleure pas, je ne vois que tes lèvres

Et la caillasse des chemins

Je ne vois que l’enfer au loin

et ce n’est pas moi qui trépasse.

Jusqu’à présent je me couche sur le dos, sans douleur

Et que te voilà me disant des murmures inutiles

Puisque je n’entends pas ma mort

Puisque je suis mort il y a si longtemps

Et que ces masques ne me rappellent rien

Ne me rappellent rien, rien que je ne sache déjà.

 

 


Soldat du Chien 

L’enrôlement

 

 

 

 

  12

Voletant d’arbre en arbre, des oiseaux sont venus,

Et me disent à moi des sons

La gorge déployée, le bec fermé,

avec des élancements douloureux

Comme le plaisir le fait parfois.

Est-ce étrange la vie.

A ce moment, comme rendu idiot par la paix

J’ai accroché mon arme à cet arbre, à ses pieds

Et j’ai laissé tomber mes défenses.

Faut-il donc tant pleurer avant d’arrêter

Avant de cesser les maladies de cœur

Et enfin atteindre un arrêt des batailles.

La vie est étrange.

Les vertiges de désirs et d’attentes du printemps,

Les souhaits, les envies, l’amour d’une femme

J’ai tout pris avec mes mains,

paumes brûlantes en avant

Volant au triomphe, sourd pour les autres,

Piqué au vif pour en manger plus

et bourrer ma bouche.

Ah oui du plaisir j’en ai eu.

Maintenant je succombe sous cet arbre

Étendu dans les herbes, à t’aimer en silence

Avec du soleil dans le fond, qui m’aveugle.

 


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L’enrôlement

 

 

  13

Tous les matins

 

 

 

Tous les matins, je me réveille, je ne bouge pas.

J’ouvre les yeux, je regarde comment est le ciel.

En même temps, j’écoute. J’entends le souffle des

Chiens.

Quelques uns bougent déjà. Il y a des hommes

réveillés.

Je sais lesquels.  Ils savent que je suis réveillé.

Je prends mes mains, je les frotte, elles sont sales et

elles ont froid.

Je sais où sont mes armes.

Je sais où je les ai laissées hier soir.

Je ferme les yeux. Je vais me mettre debout.

Je me lève.

Je vais voir mon cheval et puis je regarde là-bas, le

plus loin possible.

Je  pense que tu n’es pas là.

Je me retourne et je t’oublie parce que les hommes

sont là.

Je vais boire de l’eau chaude.

Nous n’avons plus que de l’eau chaude.

Je la bois. J’aime ça.

J’ai moins froid. Je ne pense plus à toi.

Les autres bougent.

Les Chiens  maintenant mangent.

Aujourd’hui, nous allons combattre.

 


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L’enrôlement

 

 

  14

La solde

 

 

 

Les soldes que nous recevons,

nous les gardons sur nous.

Nous n’avons pas d’endroit autrement.

Chacun a sa cachette.

Moi, j’ai la mienne.

Je te la dis pour que si jamais,

Je ne crains pas de mourir, mais

Si jamais cela venait,

tu saches où fouiller pour la retrouver.

J’ai cousu dans mes vêtements une poche

Dans cette poche je mets de petits cailloux.

C’est la première qu’ils retrouveront.

Dans mes chaussures, qui sont dans mon sac

Et que je ne mets jamais, j’ai creusé le talon.

Dans ce talon, il n’y a rien.

Cela aussi, ils le trouveront.

C’est mon couteau.

Il a le manche en bois.

Il a une lame.

Lorsque tu le retrouveras, prends-le.

Apporte-le au forgeron.

Tu sera riche.

Et je n’aurai plus mon couteau.

Voilà ma solde.

 


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L’enrôlement

 

 

 

 

 15

Les Chiens virent les Rats

Plus nombreux.

Le Capitaine recula.

Le bourg  où nous passions

Vomissait cette légion.

Des fenêtres déboîtées

Le flot gris et noir produisait un effet sombre

Où passaient comme des vagues

Les yeux rouges des Rats

Et leurs cris rouillés.

Les Chiens tremblaient.

Nos torches seules nous protégeaient.

Le Capitaine les fît doubler.

Les Rats se multipliaient.

Nous partîmes plus à l’Est,

Pour les éviter.

Le Bègue, endormi sur le pavé

Disparut, la chair arrachée.

Les Chiens gémissaient et tiraient

Pour s’en aller.

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

 

 

16 

Je suis fatigué, oh mon dieu, à ce point fatigué,

Terriblement atteint

Arraché à moi-même, des nerfs en lambeaux,

des peaux de chagrin

Des déboires d’ivrogne

Le pas chancelant

L’aventure des chemins sous la semelle

Craquelant, les lèvres gonflées, il ne faut pas tomber.

Mais mettre des remparts de pierres et de boue,

solides et rouges

Comme à Marrakech, près des palmiers

Se saisir du ciel, s’accrocher à lui, revivre du ciel

Comme à Marrakech

Dans des efforts magnifiques. Mais que je suis las

Écorché à même les rochers qui affleurent

avec des coraux

Des écorchements sur la peau des mains,

Comme en Corse.

Que je suis fatigué, comme le vertige revient

La mer d’aventure ne veut plus me porter

Les eaux bougent et l’embrun s’enlève

Mais moi je ne peux m’y forcer

Le bateau, c’est fini, la mer a calmé mes envies

Je ne veux pas y aller encore, je suis las, épuisé

De moi-même je ne voudrais rien

Mais le démon me revient.

 


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L’enrôlement

 

 

17

Le peigne

 

 

 

Le Seigneur nous a reçus devant son château.

Le pont était levé et des armes s’entendaient,

derrière.

La Châtelaine avait les cheveux coiffés.

Je n’ai jamais vu cela.

Il paraît que maintenant les cheveux se coiffent,

avec des peignes

Et que les hommes restent et ne font rien.

Le Capitaine voulait le blé et le Seigneur tremblait.

Il n’osait pas aller à la ville, par peur des mendiants.

Comme elle avait les cheveux.

Au retour, je te coifferai  

Et je toucherai ton corps longuement que j’aurai lavé

Et je te mettrai debout pour te réjouir.

Le Capitaine n’a pas eu le blé, le Seigneur s’est fâché

Et il a poussé la petite porte du château

Et dans la cour ses gens d’armes ont reculé.

Comme elle montrait ses seins

Le Capitaine a forcé le passage

et nous les avons tous massacrés.

La Châtelaine a été jetée du donjon,

aux hommes en bas

qui l’ont donnée aux chiens.

Le Grand Noir l’a violée.

Nous resterons au château maintenant

Car il est plein de blé

Et la peste a commencé, dehors.

Si les mendiants viennent,  nous nous battrons.

La Châtelaine est encore dans la cour.

J’ai touché ses cheveux. Ils m’ont échappé.

Le peigne est dans ma poche, pour toi.

Je te coifferai la tête et te ferai jouir debout.

Je ne veux plus me coucher sur la terre.

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

18 

Nous avons vu une femme

 

 

 

Alors, on marchait à travers le champ

sur notre gauche.

Elle avait les bras chargés de blé,

tout un boisseau peut-être.

Elle l’a posé.

Il y avait là la charrette avec un homme et une bête.

Puis elle s’est retournée, est revenue

Comme nous marchions le long du champ.

Elle semblait venir vers nous, et nous partions.

Alors j’ai vu son visage.

Il était loin mais mes yeux bons.

Je n’ai rien dit.

Styr a vu que j’avais vu.

Mais il n’avait pas vu, je l’ai vu.

Voilà un secret que je vais devoir partager avec lui.

J’aime bien Styr.

Déjà nous avons bien son visage à elle.

Styr aussi

Je dois regarder dans les yeux

Ce que je ne fais pas

Et j’ai vu et lui aussi.

Nous avons laissé passer la charrette et la bête.

Elle était chargée

Elle a traversé devant nous

Elle s’est arrêtée

Nous nous sommes éloignés

Nous n’y avons plus pensé.

De temps en temps je regarde Styr

Et je vois son visage à elle.

Cela nous appartient.

 

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

19

Le Goéland

 

 

 

Le Goéland était en plein ciel

Le ventre blanc.

Cible magnifique.

La première pierre le prit en plein ventre.

Du rouge en plein blanc.

Il eut un cri par le bec

Énorme et las

La mort qui tombait du ciel

Dans ce son.

Chute vertigineuse.

Avec ce rouge gouttelé

Qui tranchait sur le bleu du ciel

Goutte à goutte derrière lui

Suivant sa chute

Dispersées l’une après l’autre

Par le vent.  

Les ailes étendues, grandes encore

Dans un effort fou

Pour tenir là-haut

Avec ça sur le ventre

Et derrière lui.

La seconde pierre le prit à la patte

Qu’il avait repliée.

Elle fût cassée.

Il est tombé contre le sol.

Les hommes l’ont mangé.

Il paraît que la mer est toute proche.

 


Soldat du Chien 

L’enrôlement

 

 

 

 

  20

Mes chausses me brûlent les cuisses.

Elles sont raides.

C’est la sueur et la boue qui ont fait cela.

Je tape dessus avec un bois, pour les déraidir.

Mais il faudrait les graisser.

Je ne puis pas. Ce serait folie. A cause des Rats.

Le Grand Jean m’a regardé. J’ai craint une dispute.

Il va nu-pieds.

Il est près de moi, avec un caillou.

Mais il est passé.

Je guettais.

Demain l’orage sera fini.

Nous partirons jusqu’à Ville-Cru

Et là nous tuerons.

Il n’y a plus que des vieillards.

Le Capitaine voulait lâcher les Chiens, dedans.

Les Carmanios n’ont pas accepté.

Ils attendent du sang.

Ils seront devant.

Pourvu qu’il y ait des hommes. Et jeunes.

Je n’aime pas tuer les Vieux.

Mais je le ferai.

 


Soldat du Chien 

L’enrôlement

 

 

 

 

  21

Ce sont les femmes qui ont résisté.

Pourquoi ? Pour sauver les Vieux, paraît-il.

Comme si nous allions les épargner.

Elles ont versé l’huile, puis des pierres brûlantes.

Les Carmanios ont hurlé.

Le Capitaine les a prises et mises nues dans l’église.

Il gèle à mourir.

Elles ne sont pas belles.

Nous sommes entrés, pour violer.

La plupart étaient mortes avant, égorgées.

J’ai choisi une Rousse, à cause de l’odeur.

Elle a bien tenu. Je l’ai égorgée.

Ce soir, je suis au Camp et tous se sont tus.

Il y a un grand silence.

Nous pensons.

Pourquoi les violer ?

Le Capitaine est fier. Il dit qu’on nous craindra,

maintenant.

Ville-Cru est rasée.

La Rousse me revient dans les bras.

Je serre. Ils sont vides.

Je vois sa gorge. Elle est ouverte. C’est laid.

 


Soldat du Chien 

L’enrôlement

 

 

 

 

  22

Oh ! cela a été quand, tout à coup frappé,

La terre m’a donné une impression de bleu

Et que, sous la chair lourde de ta peau

J’ai vu des tiges de fer se tendre dans tes os.

Étrange vision.

Je n’avais rien demandé.

Alors, mon courage à deux mains

Le désir de voir encore

Et tout ceci volant de droite et gauche dans ma tête

Je suis tombé roide, le tronc foudroyé

et mon cœur en lambeaux.

On s’est jeté sur moi, pour me sauver

Et des cris de détresse sortaient de partout.

On hurlait.

Je ne voyais que tes os, avec des tiges de fer.

La cervelle brûlante, je courais en dedans

Pour trouver un bonheur malgré tout.

C’était la prison.

Lorsque enfin tu as posé tes lèvres de bronze

sur la peau de mes joues

Et que j’eus senti ta main sur mon cou

Un bruit de falaise crayeuse s’est fait entendre

Dans ma tête

Et cette image d’horreur a cessé.

Je ne l’ai pas oubliée.

Les compagnons m’ont réveillé et dit que je hurlais.

C’est un cauchemar dû à la faim.

 


Soldat du Chien

L’enrôlement

 

 

 

 

  23

Nous avons marché tout le jour.

La province de Gabeloup-en-Touret est belle.

Les champs sont immenses

Et les gens y travaillent.

Nous ne les effrayons pas.

Le Capitaine dit qu’ils sont amis.

On ne sait pourquoi.

Moi je vois bien qu’ils nous haïssent.

Une femme a craché, à mes pieds.

Le vieux Styr a voulu la battre.

Je l’ai retenu.

Je pense à toi.

A tes seins.

Dans la bataille, la dernière fois

Ce sont tes seins que je voyais.

Le vieux Styr dit que mes yeux sont bleus

Quand je pense à toi.

Il rit.

Mais il reste près de moi.

Il veut aussi de tes seins

Et me les prend dans les yeux.

Au village qui nous a reçu

Il y avait du pain et du vin.

Les Hommes ont mangé.

Les Chiens ont tué deux cochons

Donnés par le Forgeron.

La province de Gabeloup-en-Touret est bien

silencieuse.

C’est peut-être le froid.

 


Soldat du Chien 

L’enrôlement

 

 

 

 

  24

Ma mie

Je suis mercenaire du Roi.

Ils m’ont dit un ennemi.

Et si je fuyais ?

Ils m’ont dit de le tuer.

Et que nulle fleur ne repousse.

Avec des traces noires partout !

Des Capitaineries de Rats existent, et

J’ai tant de tendresse à donner et ils refusent tout.

Ainsi est la guerre.  

Le cul à l’air, les enfants sont mangés vifs.

Je pose sur eux mes mains pâles.

Les Chiens m’ont dressé.

Je n’ai pas oublié les défaites de mon armée.

Les champs enfouis.

J’ai un corps. C’est ce qui me reste.

Les anciens guerriers se masquent et

Indiquent la caillasse du chemin.

Je crois bien que je sais la direction.

 


Soldat du Chien 

L’enrôlement

 

 

 

 

  25

Et tirée, à demi-penchée hors du carrosse,

La robe déchirée et les cheveux répandus

La femme tomba aux mains des paysans qui,

Effarés et en pleine colère,

Lui arrachèrent ses perles et ses jupons.

Les hanches mises à nues dans la boue

La voiture renversée et les chevaux au loin,

Les hommes, la fourche au poing, se taisaient.

Enfin, l’un plus hardi que l’autre

Lui écarta les cuisses du sabot

Et l’on voyait ses chairs  

s

Répandues dans le lointain.

Sentant la bête et l’entrejambe humide,

Ils formaient le cercle, sur elle.

Elle, défaite et hallucinée,

Un spasme dans la gorge,

Mettait ses poignets encore ouverts de dentelle

Sur ses seins, qui débordaient.

Quand enfin, plus farouche, un géant roux

posa son arme, lui saisit les jambes,

Remonta ses hanches

et d’un vaste mouvement de la bouche

But longuement à même son sexe,

Un long plaisir qui la glaça.

Dans l’humidité extrême de ses fesses,

Il mordit avec les dents.

Un chien, sidéré, gémit, doucement.

 


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