soldat du Chien
Soldat
du
chien
soldat du Chien: Mourir
soldat du Chien: Encore tuer
soldat du Chien: La paix
soldat du Chien: Épilogue
soldat
du
chien
Quatre
époques :
Encore
tuer
La
paix
L'enrôlement
Soldat
du Chien
L'enrôlement
Soldat du Chien
L’enrôlement
Soldat du Chien
L’enrôlement
1
Ils
ne trouvent pas ce que j’ai dans l’âme.
Les
diables font des incantations.
Les
fous me frôlent avec espoir.
Et
les enfants débiles me sont donnés à bout de bras.
Mais
je ne dirais pas le fond de moi.
J’y
ai enfoui depuis longtemps le calcul des vérités.
Et
plus rien n’y pourra, même de terribles pressions.

Que
m’importe maintenant la force des gaillards
et
de tous ces mots.
Toutes
ces idées, tous ces gens.
Puisque
je suis avec moi si tranquillement.
J’ai
sorti mon sabre, qui repose avec moi
Et
depuis que je suis allongé ainsi,
Il
a fallu me nourrir, me laver et m’aider.
Mais
je n’ai jamais rien dit.
Je
dois avoir la poitrine cassée,
Puisque
je ne sens rien,
Parfois
des vagues me prennent et me secouent.
Vient
me chercher.
Jamais
je ne tiendrai sans mourir.
L’hiver
va commencer et je n’ai rien pour l’attendre.
Les
ravins sont plus profonds que les mers
Avec
des arbres serrés qui envahissent les flancs
Et
impossible de remonter. Des bêtes y vivent.
Il
aurait fallu brûler, brûler.
Les
ours auraient péri, brûlés.
J’ai
mal.
Ces
blessures ne se ferment jamais, je le sais.
Je
vais crever.
Soldat du Chien
L’enrôlement
2
Me
croirais-tu si je te dis des rivières
avec
des eaux si lourdes
Que
les hommes s’en assommaient le crâne ?
Pourtant….Les
bras entremêlés, la fatigue au dos
Les
pieds dans le sol
J’étais
là et je voyais. Ce premier a chuté sous le coup
Et
le crâne a cogné l’eau
Avec
un bruit mat de sable.
Le
second effaré a hurlé et moi, du bataillon
J’ai
reculé l’arme à la main faisant feu
et
les coups sautaient
Sais-tu ?
L’eau
continuait, le crâne ouvert du premier résonnait
Et
le second bavait de folie.
J’ai
tiré, tiré, tiré. Arrêté malade aussi, stupide
je
suis parti.
Et
je dis aux vieilles femmes ce moment bizarre
Et
elles me sourient, me caressent les mains,
m’embrassent
les joues.
Elles
me recueillent chez elles et m’assoient près du feu
Et
me font encore conter tout, en murmurant
« c’est
cela ».
Pourquoi ?
Ils ont donc des fleuves durs ?
J’ai
vu toutes les eaux, toutes les guerres,
tous
les assauts
Mais
ces vieilles savent quelque chose et me sourient.
Ah.
Étais -je saoul ? Elles ne veulent dire
Et
murmurent des mots simples et gentils,
avec
des rires
Comme
pour les idiots.
Qu’est-ce
que ce pays. La forêt a un nom
et
c’est Patéculas.
Je
ne connais pas le pays.
Les
vieilles me laissent écrire.
Cette
lettre est pour toi.
Viens
me prendre.
Ils
disent que je dois aller au fleuve.
Et
j’ai peur.
Soldat du Chien
L’enrôlement
3
Le
sang des autres quand il coule.
Enfin,
la victoire et la vie.
Je
pue plus de fois que les Chiens.
Depuis
maintenant longtemps
Ils
me respectent.
Mais
les Vieilles me répètent : « Là ! »
Il
paraît que l’on peut guérir.
Deux
oiseaux recouverts de paupières,
à
la place des yeux
Courent
autour de ma main, qui protège de la Mort.
Les
fleuves restent rouges comme du papier
Je
ne comprends plus rien.
Je
suis un soldat qui a signé.
Ils
m’ont dit : « Là ». et je l’ai fait.
Je
ne sais pas où c’était.
Ils
ne m’ont pas dit où j’étais.
Maintenant,
les Chiens dorment.
Soldat du Chien
L’enrôlement
4
Ce
fut au petit matin qu’incendiant les villages
La
troupe inquiète s’est arrêtée près des arbres.
Là,
comme un maléfice obscur et étrange
Deux
oiseaux de couleur grise, le bec ras
Et
les yeux recouverts de paupières
Deux
oiseaux se sont tus
Et
les chevaux raidis ne bougeaient plus.
Le
Capitaine, furieux, a fait clouer des mains
Que
nous avions prises aux Mendiants
Pour
que les bois gardent notre souvenir
A
l’endroit des oiseaux.
Quand
le soleil s’est levé
Du
village
Les
gens ont vu ces mains aux arbres
Et
les femmes étaient rassurées.
Il
paraît qu’ici les Mains protègent des Morts
Et
que les oiseaux à bec ras ne peuvent rien alors.
Le
fleuve était rouge comme du papier.
Je
ne l’ai pas touché.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Comme
cela est étrange. Il faut donc accepter ?
Je
n’ai fait que toujours refuser et aujourd’hui,
couché
à terre
Moribond
et enfiévré, j’entend autour
les
ricanements des ennemis
Qui
veulent ma mort et font la fête.
Comme
cela est étrange.
Je
croyais que l’on pouvait tuer.
Mais
non.
Maintenant
les fenêtres sont noires, les murs noirs,
Rien
n’y fera. Les Dieux m’ont trahi. Pourquoi ?
N’ai-je
pas tué pareil aux amis et sous
commandement ?
Il
me faudra me relever, reprendre mon sabre
Retrouver
cet acharnement qui fait la vie
Le
poids insensé du bonheur des batailles
La
force des forts, le sang des autres quand il coule
L’exaltation
trompeuse des victoires sur le terrain
L’aile
ennemie enfoncée, les cris d’égorgés
Enfin
la victoire et la joie.
Aujourd’hui,
je me crève au sol
Et
j’entends mes ennemis ricaner.
Demain
je me lèverai parce que la mort sera passée
Et
j’aurai plus encore que jamais la haine des autres
Le
besoin effréné de tuer, le goût des yeux révulsés
La
vision si pleine de toi
Toi
contre moi, qui m’aime, me nettoie le flanc
Et
me prend la tête entre les cuisses !
Je
ne protège plus mon cheval qui s’est écarté de moi
Et
les odeurs des bêtes m’affolent.
Peut-être
est-ce moi. Je pue déjà.
Puis
le soldat du Chien reçut en tête
Oh
ma mie
Un
coup d’estoc qui l’insulta
Avec
la Mort comme dernier repas
Pour
qu’ailleurs aille
Ainsi
de blessure dut-il se relever
Et
qu’elle reste d’espérance.
A
la guerre repartit.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Aujourd’hui
le ciel n’a cessé de bouger.
Derrière
le talus du camp,
L’Africain
a égorgé un poulet
Avec
les ongles.
Il
dit que les nuages vont cesser, maintenant.
Personne
ne l’écoute.
C’est
quand les éclairs traversent la forêt,
Derrière
nous
Que
je suis le plus mal à l’aise.
Pourquoi
aurais-je peur, pourtant.
Hier,
nous avons chargé les catapultes,
Avec
des blocs pris à la rivière.
Elles
glissaient des mains à cause de la vase.
Trois
hommes sont tombés dans le ravin.
Ils
n’ont pas crié.
Le
Capitaine était furieux.
Ce
sont des hommes perdus pour rien.
Les
Chiens ne cessent de hurler.
Ils
ont faim.
Soldat du Chien
L’enrôlement
7
Ca
compte les sentiments.
On
passe du temps à les remembrer
Et
à s’en tenir après eux à la chasse, acharnée.
Ca
compte, avec du temps incroyable
a
leur raffinement
Des
dépenses insensées d’attention à repérer
A
défaire ce qui est fait, d’un regard, d’un mot
Qui
relance l’effroyable ronde des yeux,
des
pensées intérieures
Ah !
Que ça compte les sentiments.
J’en
ai vu avoir des émerveillements,
de
glauques espoirs en demain
Quand
les tripes se retournent
à
l’approche d’une main
Et
d’autres se renforcer les sens
au
seul bruit d’une voix
Et
aller gémissant dans le soir, derrière un mur,
tombés
accroupis
Touchés
à mourir par le désir.
J’ai
peiné mon amour que je t’aime maintenant
Et
comme je voudrais de toi plus que tu me donnes
Du
bonheur pour toi je ne fais rien pour
Car
les douleurs du plaisir m’escarbouillent la raison
Et
je ne cherche plus qu’à périr de nous
Vu
que rien ne fera revenir la vie
que
nous avions avant
Avant
qu’assoiffés par nos haines
Nous
tenions des secondes infinies
à
nous regarder les yeux.
Et
ce sont des sensations curieuses,
qui
prennent le bout des doigts
Montent
aux membres vers le cœur,
comme
le bataillon de la mort
A
Saint Alban, qui voulait les ennemis morts
au
bout du canon
Et
que nulle fleur ne repousse
sur
les collines traversées
Et
que les musiques terribles de l’ange de service
s’accrochent
Derechef
en longs glissements
Qui
éclatent. Oh ma mie !
Les
campagnes m’ont vu marcher avec arme
Et
les paysans affolés ont jeté leur fourche
dans
la terre.
Je
regarde encore les manches de bois
polis
par la sueur
Avec
des traces noires vers le haut.
Et
un cercle blanc de peur autour de ta bouche.
Des
capitaineries de rats lancés à mes trousses
Refluaient
en désordre à l’odeur de mes basques
Et
jusqu’aux vieillesses qui ne craignent pas la mort
Qui
tombaient à genoux, en suppliques
Comme
si moi je savais pouvoir épargner.
J’ai
tant de tendresse à donner et ils me refusent tout.
Oh !
Il va falloir revenir armé
et
conquérir leur bonheur
A
coups de sabre et seulement alors,
Devant
une balafre horrible
Qui
casse un visage
J’aurais
des accalmies pour parler
d’attouchements
mous
Et
de repos de l’âme
Sur
les places des villages conquises.
Les
notables, devant,
Avant
que de les étrangler de mes mains
et
de violer les femmes.
Ainsi
est la guerre.
Soldat du Chien
L’enrôlement
8
Malheureusement,
les pierres ont chuté d’en haut
Dévalant
les pentes et roulant vers moi
et
toi que j’aime
Ma
mie éplorée que les jours te sont comptés
avec
la peur
La
peur d’avoir à dévaler les pentes,
devant
les pierres
Comme
la force des armées est terrible
Et
que les sons des trompettes de charge
Que
ces sons sont étranges je les entends.
La
cavalerie est venue sur notre gauche
Et
les lances de bois au poing
Les
cavaliers sont venus sauvagement
Les
ventres se sont ouverts avec des hurlements,
Tandis
qu’au loin la piétaille volait plus loin
C’était
la débâcle.
Je
n’ai pas retenu mon corps écrasé par les pierres
Et
je ne conserve de toi qu’un murmure d’horreur
Quand
l’avalanche t’a prise à moi
Qui
fuyait l’ennemi.
Ma
mie, je suis Mercenaire du Roi,
Ma
cotte est sans maille
Et
mon arme en bois. Ils m’ont dit un ennemi
Ils
m’ont dit des ennuis, ils m’ont mis à cheval
Et
je parcours les champs, pour faire fuir les brigands
Moi
soldat et toi perdue dans l’autre guerre
Ah !
Ils ne laissent pas souffler, mais je vais déserter
Pour
aller vers toi et te parler
Dès
que j’aurais atteint le bout de ce chemin
Je
vais piquer mon cheval et fuir.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Soldat du Chien
L’enrôlement
9
Le
papillon
Nous
marchions gaillardement.
Nous
allions là où nous serions ravitaillés
Du
moins c’est ce que le Capitaine nous avait dit.
Nous
marchions gaillardement
J’étais
devant parce que j’étais content.
Et
je me suis brutalement arrêté.
Styr
derrière moi a buté.
Je
me suis brutalement arrêté mais je n’ai rien dit.
Les
autres aussi se sont arrêtés.
Le
Nègre est venu, les Carmanios, le Capitaine.
Un
Chien a levé la tête.
Que
se passait-il ? A un pas de moi, par terre,
qui
ne bougeait pas
Il
y avait un papillon.
Et
je le voyais mal
Parce
qu’il était loin,
mais
il me semblait avoir une patte cassée
A
la deuxième articulation en partant du bas
A
l’antérieur jambe.
Je
n’ai rien dit.
Styr
m’a poussé le dos.
Le
Nègre l’épaule, un Carmanios a craché.
Un
Inconnu est venu.
Il
s’est arrêté à côté de moi.
Et
puis il a baissé son poing
Il
a pris le papillon dedans
Il
a ouvert sa main.
Le
papillon a fait un écart
Puis
bien, est parti.
Nous
avons remarché.
J’étais
au milieu des autres
Nous
allions peut-être manger aujourd’hui.
Soldat du Chien
L’enrôlement
10
Les
chevaux sont venus sur ce champ noir
avec
une rapidité de rêve
Avec
une force étonnante
Accrochés
de leurs pattes au sol noir,
dans
ce rêve à peine éclairé.
L’un
deux baissait la tête et les autres se suivaient
en
désordre
Tandis
que dans mon désespoir je montais
un
arbre sans feuilles
Afin
d’apercevoir encore le troupeau.
Mais
que le soir est maussade, froid, isolant
Lorsque
tombe ce rêve.
Valait-il
mieux s’astreindre à suivre les chevaux
Ou
monter celui-là ?
Les
songes sont plus vrais parfois
Quand
la réalité vient s’y mettre
Et
que les messagers se répandent
en
bande de rapiats
Pour
s’acharner la nuit
Sur
les tendresses exquises conçues le jour.
J’ai
laissé échapper le dernier cheval
Et
il ne me reste maintenant plus que ce champ
Et
l’arbre qui scie les jambes
Et
écorche les mains
Et
fait glisser sous terre bêtement
Jusqu’à
éveiller et mettre entre les dents
Des
jurons sans fin, pour m’être endormi,
le
feux aux joues
Saoul
et lourd de coups,
alors
que la horde de chevaux que je guettais
Enfin
était prise, accrochée
Et
que j'allais te retrouver.
Soldat du Chien
L’enrôlement
11
Il
faut que s’adoucissent les délires
Et
les déboires de ceux qui malheureux
S’acharnent
si longtemps sur les blessés
Et
s’évertuent si longuement
A
accrocher à leurs ceintures de guerriers les scalps
Encore
lourds et poisseux
De
ceux qu’ils ont terrassés et écorchés.
Venez
à moi sur mon ventre reposer vos mains pâles
Et
qu’apparaissent en moi
Ces
élans que je sollicite et qui m’atteignent
au
plus profond
Les
moments d’assurance sans risques
Où
les vins coulent
Et
que les Chiens dressés pour ce faire
n’attaquent
pas
En
rampant sous les tables
Comme
je l’ai vécu en Catalogne et à Yatapec
Moi
mercenaire, d’où je ramène cette balafre au dos
Qui
me contraint à ce geste de tête,
Que
tu n’aimes pas.
Pourquoi
devrais-je mourir aujourd’hui ?
Je
n’ai pas oublié les champs enfouis
Ni
les enfants, ni la lune, ni les dieux
Ni
les défaites de mon armée
Et
pourtant je me sens appelé.
Fallait-il
donc que la blessure fût grave
Mon
amie
Pour
que le sang en jaillisse si souvent.
Voilà
des masques qui me tombent sur les yeux.
Les
anciens guerriers disent que tout fuit alors
Et
que les sanglots des plus forts
ne
peuvent se retenir.
Moi
je ne pleure pas, je ne vois que tes lèvres
Et
la caillasse des chemins
Je
ne vois que l’enfer au loin
et
ce n’est pas moi qui trépasse.
Jusqu’à
présent je me couche sur le dos, sans douleur
Et
que te voilà me disant des murmures inutiles
Puisque
je n’entends pas ma mort
Puisque
je suis mort il y a si longtemps
Et
que ces masques ne me rappellent rien
Ne
me rappellent rien, rien que je ne sache déjà.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Voletant
d’arbre en arbre, des oiseaux sont venus,
Et
me disent à moi des sons
La
gorge déployée, le bec fermé,
avec
des élancements douloureux
Comme
le plaisir le fait parfois.
Est-ce
étrange la vie.
A
ce moment, comme rendu idiot par la paix
J’ai
accroché mon arme à cet arbre, à ses pieds
Et
j’ai laissé tomber mes défenses.
Faut-il
donc tant pleurer avant d’arrêter
Avant
de cesser les maladies de cœur
Et
enfin atteindre un arrêt des batailles.
La
vie est étrange.
Les
vertiges de désirs et d’attentes du printemps,
Les
souhaits, les envies, l’amour d’une femme
J’ai
tout pris avec mes mains,
paumes
brûlantes en avant
Volant
au triomphe, sourd pour les autres,
Piqué
au vif pour en manger plus
et
bourrer ma bouche.
Ah
oui du plaisir j’en ai eu.
Maintenant
je succombe sous cet arbre
Étendu
dans les herbes, à t’aimer en silence
Avec
du soleil dans le fond, qui m’aveugle.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Tous
les matins
Tous
les matins, je me réveille, je ne bouge pas.
J’ouvre
les yeux, je regarde comment est le ciel.
En
même temps, j’écoute. J’entends le souffle des
Chiens.
Quelques
uns bougent déjà. Il y a des hommes
réveillés.
Je
sais lesquels. Ils savent que je
suis réveillé.
Je
prends mes mains, je les frotte, elles sont sales et
elles
ont froid.
Je
sais où sont mes armes.
Je
sais où je les ai laissées hier soir.
Je
ferme les yeux. Je vais me mettre debout.
Je
me lève.
Je
vais voir mon cheval et puis je regarde là-bas, le
plus
loin possible.
Je
pense que tu n’es pas là.
Je
me retourne et je t’oublie parce que les hommes
sont
là.
Je
vais boire de l’eau chaude.
Nous
n’avons plus que de l’eau chaude.
Je
la bois. J’aime ça.
J’ai
moins froid. Je ne pense plus à toi.
Les
autres bougent.
Les
Chiens maintenant mangent.
Aujourd’hui,
nous allons combattre.
Soldat du Chien
L’enrôlement
La
solde

Les
soldes que nous recevons,
nous
les gardons sur nous.
Nous
n’avons pas d’endroit autrement.
Chacun
a sa cachette.
Moi,
j’ai la mienne.
Je
te la dis pour que si jamais,
Je
ne crains pas de mourir, mais
Si
jamais cela venait,
tu
saches où fouiller pour la retrouver.
J’ai
cousu dans mes vêtements une poche
Dans
cette poche je mets de petits cailloux.
C’est
la première qu’ils retrouveront.
Dans
mes chaussures, qui sont dans mon sac
Et
que je ne mets jamais, j’ai creusé le talon.
Dans
ce talon, il n’y a rien.
Cela
aussi, ils le trouveront.
C’est
mon couteau.
Il
a le manche en bois.
Il
a une lame.
Lorsque
tu le retrouveras, prends-le.
Apporte-le
au forgeron.
Tu
sera riche.
Et
je n’aurai plus mon couteau.
Voilà
ma solde.
Soldat du Chien
L’enrôlement
15
Les
Chiens virent les Rats
Plus
nombreux.
Le
Capitaine recula.
Le
bourg où nous passions
Vomissait
cette légion.
Des
fenêtres déboîtées
Le
flot gris et noir produisait un effet sombre
Où
passaient comme des vagues
Les
yeux rouges des Rats
Et
leurs cris rouillés.
Les
Chiens tremblaient.
Nos
torches seules nous protégeaient.
Le
Capitaine les fît doubler.
Les
Rats se multipliaient.
Nous
partîmes plus à l’Est,
Pour
les éviter.
Le
Bègue, endormi sur le pavé
Disparut,
la chair arrachée.
Les
Chiens gémissaient et tiraient
Pour
s’en aller.
Soldat du Chien
L’enrôlement
16
Je
suis fatigué, oh mon dieu, à ce point fatigué,
Terriblement
atteint
Arraché
à moi-même, des nerfs en lambeaux,
des
peaux de chagrin
Des
déboires d’ivrogne
Le
pas chancelant
L’aventure
des chemins sous la semelle
Craquelant,
les lèvres gonflées, il ne faut pas tomber.
Mais
mettre des remparts de pierres et de boue,
solides
et rouges
Comme
à Marrakech, près des palmiers
Se
saisir du ciel, s’accrocher à lui, revivre du ciel
Comme
à Marrakech
Dans
des efforts magnifiques. Mais que je suis las
Écorché
à même les rochers qui affleurent
avec
des coraux
Des
écorchements sur la peau des mains,
Comme
en Corse.
Que
je suis fatigué, comme le vertige revient
La
mer d’aventure ne veut plus me porter
Les
eaux bougent et l’embrun s’enlève
Mais
moi je ne peux m’y forcer
Le
bateau, c’est fini, la mer a calmé mes envies
Je
ne veux pas y aller encore, je suis las, épuisé
De
moi-même je ne voudrais rien
Mais
le démon me revient.
Soldat du Chien
L’enrôlement
17
Le
peigne
Le
Seigneur nous a reçus devant son château.
Le
pont était levé et des armes s’entendaient,
derrière.
La
Châtelaine avait les cheveux coiffés.
Je
n’ai jamais vu cela.
Il
paraît que maintenant les cheveux se coiffent,
avec
des peignes
Et
que les hommes restent et ne font rien.
Le
Capitaine voulait le blé et le Seigneur tremblait.
Il
n’osait pas aller à la ville, par peur des mendiants.
Comme
elle avait les cheveux.
Au
retour, je te coifferai
Et
je toucherai ton corps longuement que j’aurai lavé
Et
je te mettrai debout pour te réjouir.
Le
Capitaine n’a pas eu le blé, le Seigneur s’est fâché
Et
il a poussé la petite porte du château
Et
dans la cour ses gens d’armes ont reculé.
Comme
elle montrait ses seins
Le
Capitaine a forcé le passage
et
nous les avons tous massacrés.
La
Châtelaine a été jetée du donjon,
aux
hommes en bas
qui
l’ont donnée aux chiens.
Le
Grand Noir l’a violée.
Nous
resterons au château maintenant
Car
il est plein de blé
Et
la peste a commencé, dehors.
Si
les mendiants viennent, nous nous
battrons.
La
Châtelaine est encore dans la cour.
J’ai
touché ses cheveux. Ils m’ont échappé.
Le
peigne est dans ma poche, pour toi.
Je
te coifferai la tête et te ferai jouir debout.
Je
ne veux plus me coucher sur la terre.
Soldat du Chien
L’enrôlement
18
Nous
avons vu une femme
Alors,
on marchait à travers le champ
sur
notre gauche.
Elle
avait les bras chargés de blé,
tout
un boisseau peut-être.
Elle
l’a posé.
Il
y avait là la charrette avec un homme et une bête.
Puis
elle s’est retournée, est revenue
Comme
nous marchions le long du champ.
Elle
semblait venir vers nous, et nous partions.
Alors
j’ai vu son visage.
Il
était loin mais mes yeux bons.
Je
n’ai rien dit.
Styr
a vu que j’avais vu.
Mais
il n’avait pas vu, je l’ai vu.
Voilà
un secret que je vais devoir partager avec lui.
J’aime
bien Styr.
Déjà
nous avons bien son visage à elle.
Styr
aussi
Je
dois regarder dans les yeux
Ce
que je ne fais pas
Et
j’ai vu et lui aussi.
Nous
avons laissé passer la charrette et la bête.
Elle
était chargée
Elle
a traversé devant nous
Elle
s’est arrêtée
Nous
nous sommes éloignés
Nous
n’y avons plus pensé.
De
temps en temps je regarde Styr
Et
je vois son visage à elle.
Cela
nous appartient.
Soldat du Chien
L’enrôlement
19
Le
Goéland
Le
Goéland était en plein ciel
Le
ventre blanc.
Cible
magnifique.
La
première pierre le prit en plein ventre.
Du
rouge en plein blanc.
Il
eut un cri par le bec
Énorme
et las
La
mort qui tombait du ciel
Dans
ce son.
Chute
vertigineuse.
Avec
ce rouge gouttelé
Qui
tranchait sur le bleu du ciel
Goutte
à goutte derrière lui
Suivant
sa chute
Dispersées
l’une après l’autre
Par
le vent.
Les
ailes étendues, grandes encore
Dans
un effort fou
Pour
tenir là-haut
Avec
ça sur le ventre
Et
derrière lui.
La
seconde pierre le prit à la patte
Qu’il
avait repliée.
Elle
fût cassée.
Il
est tombé contre le sol.
Les
hommes l’ont mangé.
Il
paraît que la mer est toute proche.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Mes
chausses me brûlent les cuisses.
Elles
sont raides.
C’est
la sueur et la boue qui ont fait cela.
Je
tape dessus avec un bois, pour les déraidir.
Mais
il faudrait les graisser.
Je
ne puis pas. Ce serait folie. A cause des Rats.
Le
Grand Jean m’a regardé. J’ai craint une dispute.
Il
va nu-pieds.
Il
est près de moi, avec un caillou.
Mais
il est passé.
Je
guettais.
Demain
l’orage sera fini.
Nous
partirons jusqu’à Ville-Cru
Et
là nous tuerons.
Il
n’y a plus que des vieillards.
Le
Capitaine voulait lâcher les Chiens, dedans.
Les
Carmanios n’ont pas accepté.
Ils
attendent du sang.
Ils
seront devant.
Pourvu
qu’il y ait des hommes. Et jeunes.
Je
n’aime pas tuer les Vieux.
Mais
je le ferai.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Ce
sont les femmes qui ont résisté.
Pourquoi ?
Pour sauver les Vieux, paraît-il.
Comme
si nous allions les épargner.
Elles
ont versé l’huile, puis des pierres brûlantes.
Les
Carmanios ont hurlé.
Le
Capitaine les a prises et mises nues dans l’église.
Il
gèle à mourir.
Elles
ne sont pas belles.
Nous
sommes entrés, pour violer.
La
plupart étaient mortes avant, égorgées.
J’ai
choisi une Rousse, à cause de l’odeur.
Elle
a bien tenu. Je l’ai égorgée.
Ce
soir, je suis au Camp et tous se sont tus.
Il
y a un grand silence.
Nous
pensons.
Pourquoi
les violer ?
Le
Capitaine est fier. Il dit qu’on nous craindra,
maintenant.
Ville-Cru
est rasée.
La
Rousse me revient dans les bras.
Je
serre. Ils sont vides.
Je
vois sa gorge. Elle est ouverte. C’est laid.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Oh !
cela a été quand, tout à coup frappé,
La
terre m’a donné une impression de bleu
Et
que, sous la chair lourde de ta peau
J’ai
vu des tiges de fer se tendre dans tes os.
Étrange
vision.
Je
n’avais rien demandé.
Alors,
mon courage à deux mains
Le
désir de voir encore
Et
tout ceci volant de droite et gauche dans ma tête
Je
suis tombé roide, le tronc foudroyé
et
mon cœur en lambeaux.
On
s’est jeté sur moi, pour me sauver
Et
des cris de détresse sortaient de partout.
On
hurlait.
Je
ne voyais que tes os, avec des tiges de fer.
La
cervelle brûlante, je courais en dedans
Pour
trouver un bonheur malgré tout.
C’était
la prison.
Lorsque
enfin tu as posé tes lèvres de bronze
sur
la peau de mes joues
Et
que j’eus senti ta main sur mon cou
Un
bruit de falaise crayeuse s’est fait entendre
Dans
ma tête
Et
cette image d’horreur a cessé.
Je
ne l’ai pas oubliée.
Les
compagnons m’ont réveillé et dit que je hurlais.
C’est
un cauchemar dû à la faim.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Nous
avons marché tout le jour.
La
province de Gabeloup-en-Touret est belle.
Les
champs sont immenses
Et
les gens y travaillent.
Nous
ne les effrayons pas.
Le
Capitaine dit qu’ils sont amis.
On
ne sait pourquoi.
Moi
je vois bien qu’ils nous haïssent.
Une
femme a craché, à mes pieds.
Le
vieux Styr a voulu la battre.
Je
l’ai retenu.
Je
pense à toi.
A
tes seins.
Dans
la bataille, la dernière fois
Ce
sont tes seins que je voyais.
Le
vieux Styr dit que mes yeux sont bleus
Quand
je pense à toi.
Il
rit.
Mais
il reste près de moi.
Il
veut aussi de tes seins
Et
me les prend dans les yeux.
Au
village qui nous a reçu
Il
y avait du pain et du vin.
Les
Hommes ont mangé.
Les
Chiens ont tué deux cochons
Donnés
par le Forgeron.
La
province de Gabeloup-en-Touret est bien
silencieuse.
C’est
peut-être le froid.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Ma
mie
Je
suis mercenaire du Roi.
Ils
m’ont dit un ennemi.
Et
si je fuyais ?
Ils
m’ont dit de le tuer.
Et
que nulle fleur ne repousse.
Avec
des traces noires partout !
Des
Capitaineries de Rats existent, et
J’ai
tant de tendresse à donner et ils refusent tout.
Ainsi
est la guerre.
Le
cul à l’air, les enfants sont mangés vifs.
Je
pose sur eux mes mains pâles.
Les
Chiens m’ont dressé.
Je
n’ai pas oublié les défaites de mon armée.
Les
champs enfouis.
J’ai
un corps. C’est ce qui me reste.
Les
anciens guerriers se masquent et
Indiquent
la caillasse du chemin.
Je
crois bien que je sais la direction.
Soldat du Chien
L’enrôlement
Et
tirée, à demi-penchée hors du carrosse,
La
robe déchirée et les cheveux répandus
La
femme tomba aux mains des paysans qui,
Effarés
et en pleine colère,
Lui
arrachèrent ses perles et ses jupons.
Les
hanches mises à nues dans la boue
La
voiture renversée et les chevaux au loin,
Les
hommes, la fourche au poing, se taisaient.
Enfin,
l’un plus hardi que l’autre
Lui
écarta les cuisses du sabot
Et
l’on voyait ses chairs
s
Répandues
dans le lointain.
Sentant
la bête et l’entrejambe humide,
Ils
formaient le cercle, sur elle.
Elle,
défaite et hallucinée,
Un
spasme dans la gorge,
Mettait
ses poignets encore ouverts de dentelle
Sur
ses seins, qui débordaient.
Quand
enfin, plus farouche, un géant roux
posa
son arme, lui saisit les jambes,
Remonta
ses hanches
et
d’un vaste mouvement de la bouche
But
longuement à même son sexe,
Un
long plaisir qui la glaça.
Dans
l’humidité extrême de ses fesses,
Il
mordit avec les dents.
Un
chien, sidéré, gémit, doucement.